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Berthe Morisot, figure majeure impressionniste
Vous n'avez peut-être jamais entendu ce nom. Pourtant, l'engagement de Berthe Morisot dans le mouvement impressionniste fut constant et en perpétuelle recherche de modernité. A coups de ruptures avec les traditions et à la force du poignet, sa peinture sensible mais affirmée continue de nous interpeller en quittant l'exposition, quai d'Orsay.
Autoportrait (1885) Berthe Morisot

Pour la première fois depuis son ouverture en 1986, le musée d'Orsay consacre une exposition à l'une des figures majeures de l’impressionnisme: Berthe Morisot (1841-1885). C'est aussi la première manifestation monographique dédiée à cette artiste par un musée national depuis la rétrospective organisée en 1941 au musée de l'Orangerie. Artiste méconnue et indépendante farouche, elle est souvent restée dans l'ombre de son cercle d'amitiés impressionnistes (Renoir, Manet, Degas, Monet, Pissaro). A travers huit salles, l'exposition se concentre sur un pan de sa création: les tableaux de figures et les portraits. Plus on avance dans l'expo et plus on réalise l'ampleur de son talent, et l'on s'étonne de l'absence de son nom dans l'histoire du mouvement. Retour sur l'émancipation d'une femme déterminée à peindre son époque, qui n'eut jamais, de son vivant, la place qu'elle méritait. 

Les premiers pas de l'impressionnisme

Dès la fin des années 1860, un groupe d'artistes veut renouveler la peinture de son temps, en particulier par la représentation de la vie moderne. Parmi eux, on compte Manet, Carolus Duran, Degas, Fantin Latour... et Berthe Morisot bien entendu. Tous ces artistes partagent les mêmes cercles et se fréquentent beaucoup, chez les parents Morisot et les parents Manet. Cette introduction auprès des talents de l'époque participera grandement à la personnalité artistique revendiquée par Berthe Morisot, alors seule femme dans un milieu d'hommes. Avec eux, elle crée un élan avant-gardiste sous la bannière de "La Société Anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs" en 1873, qui deviendra plus tard le mouvement impressionniste. C'est dire... Encouragée par Degas, mais aussi critiquée par ses mêmes amis peintres, elle veut aller chercher les académiciens classiques sur leur propre terrain de jeu: le Salon. Ainsi, elle décide de présenter des œuvres à ce qui deviendra la première exposition impressionniste en 1874. 

Dans la première salle d'exposition, où le leitmotiv est de peindre la vie moderne, notre regard s'arrête sur un tableau: "Intérieur" (1872). Une femme en robe noire est représentée assise, les mains sur les genoux, le regard dans le vide tandis que deux autres figures féminines de dos scrutent l'extérieur, derrière le rideau. C'est cette atmosphère que Berthe Morisot envisage de distiller dans sa peinture. Des scènes d'attente, de transition entre intérieur et extérieur, d'un moment qui passe, sans expectative ni suspens. L'artiste se sert presque du "confinement" pour raconter quelque chose. Comme un auteur qui pourrait décrire l'ennui. On dirait presque une scène de film.

Intérieur (1872)

Non loin de là, "Le Berceau" (1872) évoque une image tendre d'un portrait. Le tableau représente Edma Morisot, sœur de l'artiste regardant sa fille Blanche, endormie dans ses langes. Ce tableau deviendra l'une des plus célèbres images de la maternité, à laquelle l'oeuvre de Berthe Morisot sera souvent identifiée. Sans artifices, la peintre nous chatouille par la transparence des voiles du berceau, ce bébé qui dort paisiblement, le calme régnant autour du berceau donnant une impression de flottement. On prend conscience que Berthe Morisot sait peindre ce qu'il y a de plus dur à représenter: l'intimité protectrice d'une mère et son enfant. A noter que l'exposition retrace aussi le lien fort entre les deux sœurs (Edma, elle-même peintre, s'est beaucoup servi de Berthe comme modèle) qui tiendront une longue correspondance affective. Ce regard de l'artiste sur la figure de la mère pose aussi un questionnement moderne pour l'époque: se marier, oui, mais pas pour être réduite au statut unique de mère. Berthe Morisot s'accroche coûte que coûte à celui de peintre. 

Le Berceau (1872)

Ces choix de sujets novateurs et personnels indiquent déjà une proposition artistique forte, qui établit une peinture domestique moderne: un personnage dans son espace dans sa vie domestique de tous les jours. 

Peindre le plein air 

Après de longues heures à copier les grands maîtres au Musée du Louvre, Berthe Morisot se fait l'élève de Camille Corot qui lui enseigne la peinture en plein air. De lui, elle retiendra l'éclaircissement de sa peinture, délaissant les couleurs trop sombres au profit de tons de plus en plus clairs. Véritable composante du cursus académique, la peinture en plein air demande une grande connaissance de la nature, du mouvement, de la plastique. A partir du milieu du XIXe siècle, les peintres y voient l'opportunité d'un regard neuf sur la nature, propice à la transcription de l'instant. Les tableaux en plein air de l'artiste semblent sans effort, et vivants. Le tableau "Vue du solent" (1875) dépeint une plage et des bateaux au mouillage. L’exécution rapide des couleurs, les nuances de vert-bleu aquatiques et les embruns de bord de mer proches d'une écriture sténographique traduisent cette volonté impressionniste de capturer l'instant. Le plein air c'est aussi la représentation de scènes réservées aux bourgeois, thème souvent convoqué par les impressionnistes, eux-mêmes issus de ce milieu. 

Aussi, dans "Sur la Terrasse" (1874), l’œil plonge dans le paysage: pour une fois, l'artiste choisit de mettre en valeur celui-ci en décentrant le modèle sur la droite. Il s'en dégage pourtant une harmonie. Une chaise est représentée vide, suggérant ainsi que la femme sur la terrasse attend quelqu'un. Encore une fois, l'artiste modifie les vieux canons académiques. 

Enfin, "Dans les blés" (1875) se démarque aussi dans ce jeu de plein air. Pensé en 3 couleurs, le tableau montre une scène paysanne mais où la ville est présente en arrière plan: on sent les fumées des usines arriver au loin. C'est déjà l'industrialisation des villes qui prend le pas sur la vie en campagne. 

L'intimité féminine et les moments à soi 

La suite de l'exposition évolue encore au fil des toiles. Berthe Morisot, qui a longtemps posé pour ses amis, apparaît comme une femme au charme fou. Elle a la réputation de muse (E.Manet "Portrait de Berthe Morisot étendue". 1873). L'image donnée par les hommes s'arrête sur une belle femme, un modèle. Ce qui l'intéresse, elle, c'est de montrer la fabrication de l'intime plutôt que le portrait. Cette séquence poétique montre des femmes légèrement vêtues. Leurs dos nus virent au rose (pigmentation de la peau de l'époque), leurs visages se retournent de trois-quart. Leurs mains agrippent leurs chignons. Les prémices de la posture érotique. Parfois, l'artiste décide d'éliminer les flacons et tables basses superflus, en repliant volontairement les rabats de toiles, pour ne montrer que le sujet. Les couleurs pastels conduisent cet intime sentiment d'être dans la pièce. "Devant la psyché" (1890) dépeint une femme de dos à son miroir. Sans prévenir, l'artiste efface le reflet miroité du visage. Puisque ce n'est plus ça l'important. Le fini et le non-fini constituent aussi un élément redondant de sa peinture. L'artiste n'a plus à s'excuser face aux dogmes, de finir une main ici, un pied là... La composition devient libre, et la beauté, un accomplissement personnel. Etre belle, c'est être à soi. 

Femme à sa toilette (1875)

Une technique en mouvement

C'est ce qui est le plus frappant dans les dernières toiles exposées: la technique ne fixe rien. Le pinceau semble toujours en mouvement et donne vie aux portraits de ces "êtres en toilette". A la fin des années 1860 et début 1870, le cadrage se ressert sur les modèles et leurs habillages. La peinture de Berthe Morisot atteint un tel niveau qu'on ne sait pas trop quelles sont les premières touches. C'est l'intention et la nervosité de l'artiste qui priment. Les plumes des jabots ont l'air de s'envoler. Les cols des vestons féminins sont suggérés à coup d'angles blancs. Ce n'est pas grave puisqu'on a compris la silhouette. Cela rappelle presque les crayonnés de silhouettes de défilé du monde de la Mode. Au dessus de ces appareils, on distingue seulement les visages clairs et les regards pétillants, lascifs, surpris... La palette pleine d'audace dans "Eté" (1879) alterne touches légères en surface et lignes brisées, grattages et incisions avec le manche du pinceau. La surface semble vibrer et s'anime. On s'arrête. On prend le temps. Puis on tombe amoureux. 

Eté (1879)

Berthe Morisot affectionne aussi les scènes de jardin. Maurecourt, Bougival, tant de lieux de villégiature cités pour l'artiste et sa famille... Berthe est alors mariée à Eugène Manet, frère du (très mondain) peintre Edouard. On sait de ce dernier qu'il tenait Berthe dans son cœur puisqu'elle fut longtemps sa muse attitrée. Son cœur penche pour l'un des deux frères (ou les deux?). Avec Eugène, elle aura une fille, Julie, seul "véritable grand amour de sa vie". Dans le tableau "M. Manet et sa fille" (1883), l'artiste inverse les rôles en le représentant avec sa fille. La mère peint et travaille tandis que le père s'occupe de l'enfant. Entourés de verts et de roses trémières, le cadre les enveloppe et semble les laisser jouer dans ce jardin. Eux deux ne bougent pas, assis sur un banc, mais la nature autour prend vie. 

Mr Manet et sa fille (1881)


Nous vous conseillons vivement cette exposition qui redonne ses lettres de noblesses à la douceur, la poésie de la peinture d'une artiste majeure. Berthe Morisot, grande parmi les grands.

Berthe Morisot

Musée d'Orsay
62 rue de Lille, 75007 PARIS

Du mardi 18 juin 2019 au dimanche 22 septembre 2019

payant
évènement terminé