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Le musée Zadkine, écrin d'un sculpteur fascinant
Le musée Zadkine est une pépite méconnue de la capitale: dédié à la mémoire et à l’œuvre du sculpteur d’origine russe Ossip Zadkine (1888-1967), il s’épanouit dissimulé aux regards des passants, mais recèle pourtant de nombreux trésors…
Ossip Zadkine taillant le bois.

Un étroit passage entre deux résidences, un fond de cour pavée, une entrée des plus anonymes et une salle toute en modestie pour entamer la visite… Question flamboyance et ostentation architecturales, le musée Zadkine ne joue clairement pas dans la même cour que la Fondation Vuitton. S'il ne paie certes pas de mine, sa quiétude au cœur de Paris est pourtant une forme de luxe, et la modestie de ses moyens est exclusivement mise au service d’une œuvre phare de la sculpture moderne. La déambulation au cœur du musée, au fil de ses petites salles enchâssées, ne fait que quelques dizaines de mètres, mais le parcours est malgré cela immensément riche, et la scénographie d’une grande densité.

Les vies d'Ossip Zadkine

C’est en 1982 qu’a ouvert le musée Zadkine, grâce au legs consenti par sa veuve Valentine Prax, une somme de dessins, de photos, de tapisseries et bien sûr de sculptures. Il sera rénové en 2011-2012, pour adopter sa configuration actuelle, que nous découvrons à l’occasion de la magnifique exposition "Le rêveur de la forêt", d’après une œuvre éponyme de Zadkine, qui pour des raisons logistiques n’a malheureusement pas pu être intégrée à l’expo, mais aussi en hommage à Zadkine lui-même, et à ses jeunes années passées au cœur des forêts de conifères de la Russie d’alors, à son attachement intime au mystérieux monde des bois. Dans la nudité d’espaces rendus à leurs volumes d’origine, sous la lumière des verrières qui font vivre les œuvres au rythme des saisons, renvoyant silencieusement au monde de l’atelier.

Jardin du Musée Zadkine

Avant de devenir l’un des grands noms de la sculpture du 20ème siècle, Ossip Zadkine semble avoir vécu plusieurs vies. Né en 1890 à Vitebsk, en Biélorussie actuelle, le jeune Ossip grandit entre la maison de bois de Smolensk, le domaine de l’oncle maternel, sur les rives de la Duina et la chair profonde des forêts de pins. La terre, l’eau et le bois: les éléments fondateurs de son œuvre sont déjà là. C'est à l’automne 1910 qu'il pose ses valises à Paris, gravite autour de Montparnasse, champ magnétique de l’art moderne, croise Matisse, Picasso, approche Apollinaire, partage avec Modigliani "le temps des vaches maigres"… Il s’engage ensuite dans la grande guerre, y verra défiler son "cortège d’horreurs", et en rapporte une quarantaine d’œuvres sur papier exécutées dans l’urgence, à la puissance d’expression stupéfiante.

Après son mariage avec Valentine Prax, Zadkine organise en 1920 sa première exposition personnelle en son atelier, faite de sculptures taillées dans le bois, la pierre ou le marbre. Vient ensuite un intermède cubiste de quelques années, puis son œuvre entre dans de profondes mutations: sans renoncer à la taille directe, l'artiste procède à un retour "aux limpides sources de philosophies religieuses et esthétiques" de la plastique antique. Revenu en 1945 de cinq années passées aux Etats-Unis, son art retrouve, au sein du chaos, une unité marquée par le souvenir des villes fracassées par la guerre. Zadkine acquiert sa stature de sculpteur phare du siècle, et est exposé dans les plus prestigieux musées européens. En dépit d’une santé fragile, il vit en perpétuel "état de quête", il continue de réaliser des œuvres monumentales. Il meurt le 25 novembre 1967, et est enterré au cimetière Montparnasse.

Hicham Berrada (né en 1986) Augures mathématiques, 2019. Résine, 50 x 50 x 50 cm.

Une oeuvre poussée au cœur de la forêt

L'exposition temporaire que le musée accueille jusqu'au 23 février est idéale pour saisir le lien viscéral que le sculpteur a entretenu toute sa vie avec l'élément bois, qu'il ausculte et sculpte tel un corps humain (sa chair, sa peau), et les forêts dont il est issu (leur symbolique, leurs mystères, leurs esprits). Puisant à des sources telles que la poésie, la philosophie ou les sciences, "Le Rêveur de la Forêt" croise les époques, les médiums et les genres. L’expo réunit une centaine d’œuvres de près de quarante artistes contemporain mises en regard avec les œuvres de Zadkine, qui prouvent qu’elles n’ont rien perdu de leur modernité, voire de leur avant-gardisme.

L’exposition interroge ainsi la fascination faite de peur et d’enchantement mêlés que suscite la forêt dans l’imaginaire commun. Refuge du vivant, du sauvage, du sacré, le monde sylvestre représente ce qui échappe aux entreprises humaines de domestication et de rationalisation du monde. Elle s'inscrit donc parfaitement dans l'élan de montée des préoccupations environnementales, qui inspire les artistes contemporains (qui se nourrissent bien sûr de leur époque) et a engendré nombre d’œuvres puissantes en lien avec le thème. A travers un parcours en trois temps (La lisière - Genèse - Bois sacrés, bois dormants), le visiteur se laisse guider par ces visionnaires pour une promenade à la lisière de forêt d'apparence parfois insondable, pour plonger ensuite dans ses entrailles, et en sonder les secrets enfouis.

Si Zadkine a, tout au long de sa carrière, multiplié les supports de création, c'est son travail du bois qui est au cœur de cette exposition, et semble presque symboliquement charpenter le musée tout entier. Qu'il le sublime en une taille virtuose, où au contraire le laisse à l'état brut et en étudie la lente dégradation, il montre le bois comme une matière en perpétuelle évolution, presque vivante, à l'état jamais figé au contraire d'un marbre ou d'un bronze. C'est lui qui parait insuffler la vie à ce petit musée pourtant si important, une prouesse qui vaut assurément le détour.

Musée Zadkine
100 bis, rue d'Assas 75006 PARIS
Vavin, ligne 4
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LE RÊVEUR DE LA FORÊT

Musée Zadkine
100 bis, rue d'Assas, 75006 PARIS

Du vendredi 27 septembre 2019 au dimanche 23 février 2020

payant
évènement terminé