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Histoire de la violence, un corps-à-corps dramatique
Thomas Ostermeier met en scène « Histoire de la violence », le roman autobiographique d’Édouard Louis, au Théâtre de la Ville Abbesses. Une pièce qui raconte le glissement de l'amour à la haine, de la tendresse à l’ultra violence, de la beauté à l'horreur. Une pièce éminemment politique qui dissèque les mécanismes à l’œuvre dans le récit de ce trauma intime.
Histoire de la violence - Thomas Ostermeier

Dans la nuit du 24 au 25 décembre, Édouard Louis sort d’un dîner de Noël entre amis. Il marche dans Paris lorsque sa route croise celle de Réda. Un jeu de séduction débute, qui les mènera tout droit vers une nuit d'amour dans l'appartement de l'auteur. Au petit matin, un renversement de situation, Réda n'est plus le même homme. Un vol, puis un viol. Malgré la puissance du traumatisme, Histoire de la violence raconte une agression sans manichéisme, dans toute sa complexité.

La mise en scène est minimaliste, froide, à l’image de l’atmosphère clinique qui enserre Édouard Louis à la suite du viol qu’il a subi, cette nuit-là de décembre. Sur la scène, peu de décor, un musicien, quatre acteurs et un écran disposé en toile de fond, utilisé pour les sous-titres (les dialogues sont en allemand). Ponctuellement, l’un des acteurs s’empare d’une caméra mobile et filme la scène en direct de la scène, offrant ainsi aux spectateurs un autre point de vue simultané. Cet écran qui offre une vision panoptique d’un seul et même moment fait écho à la pluralité des points de vue et à l’éclatement du récit déjà présents dans l’autofiction d’Édouard Louis.
Clara, la sœur de l'auteur, raconte à son mari ce que vient de lui confier son frère effondré, et apparaît alors chez elle, en filigrane, l'expression d'une rancœur, d'une incompréhension, d'un abîme. Ce frère, intellectuel parisien transfuge de classe et homosexuel, lui semble si éloigné qu'elle peine à entendre son récit et le réinvente à plusieurs reprises. Une certaine polyphonie s’exprime également par un choix de mise en scène particulier : trois des quatre acteurs interprètent chacun différents personnages durant toute la pièce. Seul Laurenz Laufenberg, qui joue Édouard Louis, garde son rôle du début à la fin de la pièce. La scène, il ne la quitte pas une seule fois durant les deux heures que dure l’immersion dans ce récit de vie. La ressemblance entre l'acteur et son personnage est troublante, la blondeur, la gestuelle, tout y est et la performance mimétique épate.

Histoire de la violence - Théâtre des Abbesses


Édouard Louis, auteur à succès, figure littéraire engagée à gauche, s’est impliqué activement dans l’adaptation théâtrale de son roman. Ainsi, il a travaillé de concert avec le metteur en scène, en réécrivant quelques lignes du roman et en dévoilant de nouveaux dialogues. La pièce est une adaptation du roman, mais l'empreinte d'Ostermeier transperce lors de moments saillants, comme au début de la pièce lorsqu'Edouard est atteint d'une "folie nettoyeuse", irrationnelle et vaine chorégraphie au sol et tentative désespérée d'effacer le crime.

Édouard Louis et Thomas Ostermeier s’attachent tous deux à faire émerger la complexité d’un événement propice à la simplification et au jugement partial. Dans cette affaire, il ne s'agit pas uniquement de violence sexuelle. Il y a d'abord une rencontre, un jeu de séduction, de la tendresse, de l'humour aussi, par touches surprenantes mais justes. Cette dimension-là de l'histoire, auteur et metteur en scène ont le courage de ne pas la minimiser et même de l'explorer longuement. Puis l'homophobie se révèle être au cœur du récit, chez la sœur, le policier, l'agresseur lui-même. Le racisme aussi, puisque Réda est d'origine kabyle, ce que ne manqueront pas de relever à plusieurs reprises les policiers. Enfin, les rapports de domination de classe viennent innerver tout le récit, Édouard, transfuge de classe, passé d'un milieu populaire de la Picardie rurale à l'élite intellectuelle parisienne, apparaît comme un bourgeois dominant aux yeux de Réda et de sa propre sœur. Autant d'éléments qui font d'Histoire de la violence une pièce qui met l'intime au service du politique. Et on ne peut que saluer l'impressionnante catharsis d’Édouard Louis sublimée par la mise en scène de Thomas Ostermeier.

Histoire de la violence au Théâtre de la ville

Théâtre de la Ville - Abbesses
31 rue des Abbesses , 75018 Paris

Du jeudi 30 janvier 2020 au samedi 15 février 2020

payant
évènement terminé