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La renaissance du musée Cernuschi
Après neuf mois de travaux, le musée Cernuschi est fin prêt. Consacré aux arts asiatiques, ce musée à taille humaine accueille de nouveau le public à partir du 4 mars. Les collections permanentes s’exposent dans un nouveau parcours entièrement repensé et toujours gratuit.
Musée Cernuschi

Depuis son ouverture en 1898, le musée Cernuschi n’a cessé de s’enrichir, et compte désormais 15 000 œuvres, dons ou acquisitions venues compléter ses collections. Venues de Chine, mais aussi du Japon, du Vietnam ou de la Corée, de la préhistoire au XXe siècle, nombre de ces pièces ne recevaient pas toute la lumière qu'elles méritaient au fil de la scénographie, voire dormaient encore dans les réserves faute de place. Y remédier, c’est tout l’objet du réaménagement qui concerne à la fois les éclairages, la disposition des œuvres ou encore la couleur des murs. "Plus noble, étendu et riche par son contenu, le nouveau parcours s’ouvre dans le temps et dans l’espace. [...] Auparavant, il s’arrêtait à la Chine du XIIIe siècle, avec la dynastie des Song", explique Eric Lefebvre, le directeur du musée. Découvrir la culture de nouvelles aires géographiques, sur une période plus longue, donne ainsi selon lui "des clefs de compréhension du présent", tout ce dont le public est demandeur.

Cernuschi êtes-vous ?

Eh oui, car le nom du fondateur du musée se prononce "chernouski", ce qui nous autorise ce brillant jeu de mots. Donc, qui était Henri Cernuschi? Dans ses jeunes années, l'homme né à Milan en 1821 fut un patriote, l'un des trois "héros" qui en 1848, libérèrent Milan de l'occupation autrichienne. A la chute de l'éphémère République romaine, il se réfugie en France et y vit des débuts parisiens difficiles mais, peu à peu, se bâtit une réputation d'économiste. Des conseils à des investisseurs et des participations dans diverses affaires lui permettent d'acquérir une fortune évaluée à la fin du Second Empire à deux millions de francs-or. Républicain engagé choqué par les "événements" de la Commune, il part pour un tour du monde en compagnie du jeune critique d'art Théodore Dure, de septembre 1871 à janvier 1873.

Portrait d’Henri Cernuschi, 1876

Les deux hommes parcourent ainsi le Japon, la Chine, la Mongolie, Java, Ceylan (le Sri Lanka actuel) et l'Inde. Outre la volonté de fuir une ville où ils sont en danger, ils veulent aussi découvrir une Asie qu'ils espèrent authentique et méconnue des touristes. Ils essaient de s'éloigner des sentiers battus par les explorateurs européens qui les ont précédés. Mais ce long périple n'est pas prétexte qu'à du tourisme: Cernuschi ramène par bateaux, depuis l'Asie orientale, quelque 5000 pièces, un ensemble exceptionnel pour son époque, en particulier les bronzes. Une somme qui est exposée au Palais de l'Industrie, à l'Exposition orientaliste d'août 1873 à janvier 1874.

Dans le même temps germe l'idée d'un musée pour accueillir son immense collection: Cernuschi fait ainsi construire sur l'avenue Vélasquez (8e), qui borde le parc Monceau, la villa où il habite, entouré de ses œuvres d'art, et où il donne de somptueuses réceptions dont raffolait le Tout-Paris de la fin du XIXe siècle. Deux décennies plus tard, en 1896, le collectionneur franco-italien se trouve à Menton, proche de la frontière italienne. Avant de mourir, il lègue sa villa et l'ensemble de ses œuvres d'art à la ville de Paris, à la condition qu'un musée porte son nom. Il sera inauguré le 26 octobre 1898.

Entre tradition et innovations

Retour au présent. Rouge carmin sur les cloisons, lumière chaude sur les œuvres, parquets lustrés à nos pieds... Après cette rénovation, on goûte encore à l’ambiance des premières années du musée, à la fin du XIXe siècle. Mais le parallèle s’arrête là. Le numérique a fait son entrée, en appui aux différents panneaux, très pédagogiques, qui situent chronologiquement et thématiquement les salles et les œuvres.

Boddhisattva.Entre 1403 et 1424 Bronze Objet religieux, Statue

Pièce après pièce, on redécouvre les œuvres phares du musée et on fait connaissance avec des nouveautés, restées jusqu’à présent à l’abri des regards. Le tigre en bois laqué de Sarah Bernhardt, vendu à son ami Cernuschi suite à un besoin de trésorerie, braque ses yeux de verre sur le public dès le pallier du premier étage franchi. Un peu plus loin, c’est la fameuse Tigresse qui n’en finit pas de renfermer des mystères quant à ses significations. Une nouvelle table tactile, installée à proximité, offre une modélisation en trois dimensions du vase, afin de mieux en apprécier la finesse et la complexité. Une autre table graphique, en fin de parcours, rend visible des œuvres qui ne pourraient être exposées à cause de leur fragilité ou de leurs dimensions, comme une toile gigantesque qui représente le cœur de Pékin au XVIIIe siècle.

Centré sur la Chine et ses différentes dynasties, le parcours permanent dresse toutefois des parallèles ou établit des comparaisons avec les trois autres aires géographiques qui constituent les principaux fonds de ses collections : Japon, Corée et Vietnam. Ces différentes zones sont des aires culturelles où les échanges et influences n’ont jamais cessé.

Trois chefs d'oeuvre

Buddha Amida (Amitābha)

Depuis plus d’un siècle, l’imposante statue du Bouddha Amida (Amitābha) trône, imperturbable, au milieu de la grande salle aux larges verrières de l’hôtel de l’avenue Vélasquez, attirant le regard des visiteurs et les enveloppant de l’atmosphère de quiétude qu’elle dégage. Cet Amida à la présence rassurante compte parmi les plus grandes statues japonaises en bronze en dehors du pays du Soleil levant. Réalisé à l’aide d’une technique d’assemblage complexe, il fut démonté afin d’être transporté à Paris où les ateliers Barbedienne réitérèrent l’assemblage de ses différents éléments, tous datables du XVIIIe siècle.

Bouddha Amitàbha Bronze époque Edo (1603-1868), XVIIIe siècle, Japon

La Tigresse (vase you 卣)

Ce you, destiné à contenir des boissons fermentées, est sans conteste l’œuvre la plus célèbre du Musée Cernuschi. La pièce repose sur les deux pattes arrière de l’animal et sur l’extrémité spiralée de sa queue. Un félin, la gueule ouverte, enserre dans ses pattes avant un petit humain blotti contre lui. Le décor foisonnant, constitué de larges motifs animaliers comportant de nombreux dragons de type kui, se détache sur un fond de spirales carrées, caractéristiques de la fin de l’époque des Shang. L’arrière de l’animal, en forme de protomé d’éléphant, est particulièrement majestueux. Un capridé cornu, aux larges oreilles, surmonte le couvercle. L’anse s’articule à l’arrière de masques animaliers pourvus d’oreilles pointues et d’une trompe recourbée... Une œuvre à détailler de très près pour en saisir toute la richesse!

Époque Shang (vers 1600 – vers 1050 av. J.C.), XIe siècle av. J.-C., Bronze, M.C. 6155

Boddhisattva

Ce Grand Bodhisattva debout en bronze doré, publié pour la première fois en 1904, perpétue au musée la mémoire de sa testatrice, la fameuse poétesse saphique Renée Vivien, de son vrai nom Pauline Mary Tarn. Personnage extravagant du Paris fin de siècle, la collectionneuse se vantait d’acquérir "un bouddha par jour"... Ses trouvailles s’amoncelaient dans son appartement de l’avenue du Bois (aujourd’hui avenue Foch) où elle donnait des fêtes à l’antique pour ses amies. Ce type de bodhisattva debout, légèrement déhanché, encadré de deux lotus, ici brisés, supportant les attributs spécifiques à la déité, sera l'un des schémas iconographiques récurrents de l'art lamaïque chinois.

Bronze doré, M.C. 5173. Legs Pauline Tarn, Dite Renée Vivien, 1909.

Avant la prochaine exposition temporaire, prévue pour octobre 2020, les visiteurs et visiteuses ont le temps de s’approprier toutes ces œuvres, sublimées par leur nouvel écrin, de même que le monde de la recherche. Des étudiant·e·s de l’école du Louvre sont attendu·e·s le premier week-end suivant la réouverture pour accueillir le public. "L’idée est que l’espace des collections permanentes doit être un lieu animé dans lequel nous organiserons des spectacles, des concerts et des rencontres avec des artistes", détaille le directeur du musée. Autant d’occasions de se rendre au musée Cernuschi!

Musée Cernuschi - musée des arts de l'Asie de la Ville de Paris
7 avenue Velasquez 75008 Paris
Monceau, ligne 2
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