Actualités
Claudia Andujar, une vie de photographe chez les Yanomami
La Fondation Cartier pour l'art contemporain présente, jusqu'au 13 septembre, une magnifique exposition consacrée à la photographe brésilienne Claudia Andujar. Profondément humaniste, fusionnel avec son sujet, parsemé d'expérimentations et de recherche esthétique, son travail milite depuis les années 1970 pour la défense de ce peuple amérindien menacé.
Susi Korihana thëri au bain, pellicule infrarouge, Catrimani, Roraima, 1972-1974

Après « Le grand orchestre des animaux » en 2016, « Nous les arbres » en 2019 et avant « Cerisiers en fleurs » de Damien Hirst très bientôt, la Fondation Cartier affirme la cohérence de sa programmation. Nature, écologie, humanisme et engagement sont à nouveau au cœur de cette exposition, qui trouve un écrin naturel dans le bâtiment dessiné par Jean Nouvel. Sa structure complexe de verre et de métal, monument de transparence et de lumière, donne l'illusion d'avoir laissé pousser de hauts arbres en son sein, et s'épanouir la végétation tout autour d'elle.

Cette rétrospective Claudia Andujar est la somme d'une vie consacrée à son amour des Yanomami, peuple amérindien de la forêt amazonienne, à la frontière entre le Brésil et le Vénézuela. Près de 300 photographies, dessins et documents historiques se déploient dans les immenses espaces ouverts de la fondation, au fil d'une scénographie agencée telle un dédale. Le parcours des visiteur·euse·s entre les nombreuses images suspendues aux plafonds semble souvent n'être que suggéré, et l'on se déplace d'œuvre en œuvre en suivant son intuition, presque son instinct. Comme on le ferait dans une forêt inconnue, à la recherche de ses trésors cachés.

« Faire corps » avec les Yanomami

C'est en 1971 que Claudia Andujar se rend pour la première fois en territoire Yanomami, au nord de l’Amazonie brésilienne, dans le bassin du rio Catrimani. Elle n’y reste que quatre jours, mais ce bref séjour changera le cours de sa vie. La photographe retournera dans la région à de nombreuses reprises entre 1971 et 1977. Elle participe à la vie quotidienne des Yanomami et tisse peu à peu des liens très forts avec eux. Plus encore que d'être en immersion, il s'agit bien pour elle de « faire corps » avec ce peuple. 

Ses premiers travaux, exprimés dans un noir et blanc brut, sont concentrés sur la capture d'instants de vie des Yanomami, capture étant un terme choisi à dessein : lors de leurs premières rencontres, les indiens ne laissaient pas Andujar les photographier, refusant que l'on « capture » ainsi un part de leur âme, mais aussi l'idée que les images puissent leur survivre, puisqu'à leur mort les Yanomami sont censés ne laisser aucune trace de leur passage dans ce monde. Ils finiront tout de même par accepter la présence de l'appareil d'Andujar, convaincus par l'implication totale de la photographe, qui les persuade par ailleurs de laisser un témoignage sur la vie de leur peuple.

Saisis au plus près des corps et des visages, ces clichés dégagent une puissante impression « d’y être », au contact direct de ces vies, prisonnier de cette forêt. Mais le travail de l'artiste évolue à mesure que s’approfondit sa compréhension de l’univers Yanomami. Sa pratique s’éloigne alors de la photo documentaire, et elle expérimente de nouvelles techniques: elle adopte un grand-angle, applique de la vaseline sur son objectif, utilise une pellicule infrarouge et des filtres colorés, autant d’effets qui imprègnent ses images d’une certaine surréalité. 

Une réalité transcendée

Les photos réalisées dans l’intimité des yano, de vastes maisons collectives qui abritent des dizaines de familles sous un toit commun, cherchent à traduire l’intensité de l’univers chamanique englobant l'existence Yanomami. Le quotidien y est représenté de manière à transcender la réalité, en invitant à une interprétation métaphysique : Andujar sublime les rais de lumières jaillis des trous pratiqués dans les toits de branchages, et nimbe les scènes qui s'y déroulent de halos de lumière céleste.

Dans ces clichés se donnent surtout à voir les rituels propres à la riche cosmogonie des Yanomami, entre vénération des divinités protectrices et peur des êtres maléfiques. C'est dans ces maisons collectives que se déroule le reahu, qui est à la fois une cérémonie d’alliance entre communautés et un rite funéraire. À la fin du reahu, tous les hommes inhalent une poudre hallucinogène, la yãkoana, moment du rite extatique et douloureux. Pour faire ressentir la puissance de ces moments, la photographe déploie son goût de l'expérimentation avec virtuosité, jouant notamment sur de longs temps de pose. Folie, abandon, chaos... sous les toits des yano se jouent des instants qui marqueront à jamais l'existence des Yanomami.

Un esthétisme politique

On passe au sous-sol, et on assiste à de nouvelles mutations dans le travail d'Andujar. Après des années passées à apprendre à connaître et à apprivoiser ce peuple qu'elle a dépeint telle une entité collective, elle s'attache à saisir l'identité du peuple Yanomami en mettant en avant les individu·e·s qui le composent. Elle photographie ainsi de nombreux « modèles », enfants et adultes, dans la lumière naturelle de leurs maisons collectives. Elle choisit un cadrage serré et un clair-obscur dramatique, qui crée une atmosphère d’intimité et valorise leur individualité. 

Des visages, nombreux, montrés dans toute leur expressivité et leur unicité, immortalisés en 1976, mais que l'on retrouve aussi en 1980, lorsque la photographe accompagne une campagne de vaccination visant à immuniser les Yanomami contre les maladies infectieuses mortelles venues de l’extérieur, comme la tuberculose, la rougeole, la coqueluche ou la grippe. Chaque individu·e est photographié·e avec un écriteau sur lequel est inscrit son numéro de dossier. Pris dans leur ensemble, ces portraits révèlent la diversité des communautés ayant reçu une assistance médicale, et leurs différents degrés de contact avec le monde extérieur.

Rencontre néfaste avec le monde extérieur

La confrontation avec celui-ci est au cœur de cette seconde partie de l'exposition. Dans des dessins réalisés en 1974 par des Yanomami à qui Andujar a demandé de décrire leur vision de la forêt et du cosmos. Certaines de ces œuvres dites « primitives » évoquent ainsi, entre scènes du quotidien, événements rituels ou visions chamaniques, les difficultés des chamans impuissants face aux épidémies amenées par les Blancs, face auxquelles les systèmes immunitaires des Yanomami sont très vulnérables. Au fil des ans, leur quiétude au sein de la forêt est menacée, leur monde n'est plus hermétique. 

Au début des années 1970, le gouvernement militaire brésilien lance un programme de développement visant à exploiter ce qu’il appelle le « continent vert inhabité », l’ouvrant ainsi à la colonisation agricole, à l’élevage à grande échelle et à l’exploitation minière. Les mineurs et les orpailleurs illégaux pénètrent dans leurs territoires par dizaines de milliers. Ils déforestent, creusent, envahissent. Des pistes d’atterrissage clandestines déchirent de la forêt. On assiste aussi à des bouleversements dans la vie quotidienne des indiens au contact des « extérieurs », avec qui les échanges sont de plus en plus fréquents. Après le dénuement et la nudité des années 1970, on les voit porter peu à peu des vêtements plus « occidentaux », tandis que ces contacts ouvrent la porte de la forêt à la circulation des maladies.

Dans cette partie de l'exposition s'exprime ainsi toute la part militante du travail de Claudia Andujar, indissociable de sa part artistique. Outre ses clichés, sont exposés de nombreux et précieux documents qui retracent son engagement pour la défense des droits du peuple Yanomami. La photographe puise notamment dans ses archives pour lui donner une voix et des visages sur la scène politique, et mobiliser l’opinion internationale contre les violations de ses droits territoriaux et culturels, et contre la spoliation de la plupart de ses terres. 

Déjà impliqué dans le lobbying des exploitants agricoles et miniers dans les années 1990, l'actuel président brésilien Jair Bolsonaro et son ombre planent en toute fin d'exposition sur le destin des peuples Yanomami, dont la lutte pour la protection des droits et des terres semble ne jamais pouvoir trouver le repos... 

Claudia Andujar, la lutte Yanomami

Pour tenter de gagner des places, c'est par ici:

Claudia Andujar, la lutte Yanomami

Fondation Cartier pour l'art contemporain
261 boulevard Raspail , 75014 Paris

Du mardi 16 juin 2020 au dimanche 13 septembre 2020

payant
évènement terminé

Gratuité pour les étudiant·e·s

La Fondation Cartier propose à tou·te·s les étudiant·e·s la gratuité jusqu'à la fin de l'exposition "Claudia Andujar, La Lutte Yanomami" sur présentation d'une carte d'étudiant·e ou une attestation de scolarité pour l'année en cours.