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Rentrée des concerts : les salles dans l'inconnu
A Paris comme ailleurs, la crise sanitaire a contraint les salles à couper le courant depuis de longs mois. Si certaines trouvent des solutions provisoires pour entretenir la flamme, la situation est d'autant plus grave que l'avenir est sans certitudes. Questions à celles et ceux qui font vivre les nuits parisiennes, déterminé·e·s à continuer la lutte.
Dilly-Dally-Supersonic-

Si le secteur de la culture a été et reste très touché par ce qu'on appellera pudiquement "le contexte sanitaire", certaines salles de spectacle parviennent à retrouver un peu de souffle en cette rentrée, notamment les théâtres ou celles accueillant des concerts de classique, en dépit des jauges limitées et des masques. Une certaine catégorie de salles a toutefois plus de mal à relancer la machine: celles dont les concerts se jouent devant des publics debout, où la proximité et le mouvement de la foule rendent les règles sanitaires impossibles à faire respecter. Pour celles et ceux qui œuvrent au quotidien pour animer ces lieux parisiens, et en dépit des trouvailles et arrangements pour ne pas rester silencieux, l'avenir reste ténébreux, tant pour son opacité que sa noirceur. 

Nous avons recueilli le sentiment des équipes du Supersonic, de Petit Bain, de Point Éphémère et du Hasard Ludique, autant d'institutions de la musique live dans la capitale, qui ne perdent pas espoir.

Encaisser le choc, et repartir

Passée la stupeur provoquée par leur fermeture brutale, les salles de concert parisiennes ne sont pas restées inactives, loin de là. Seule option ou presque durant les premiers temps du confinement: envoyer aux publics des signes de vie, et ne pas perdre le lien avec eux. Aurélien Jobard et Cécilia Sparano, respectivement programmateur et directrice de la communication du Supersonic: "Nous avons essayé de trouver des idées pour garder le contact. Tous les midis, on partageait les “Live de 12h” et tous les soirs nos “Apérosonic”, des playlists thématiques avec un invité surprise chaque vendredi. Fontaines DC, Idles, Peter Hook, Lol Tolhurst de The Cure, A Place To Bury Strangers et bien d’autres ont participé à l’aventure "! 

Façade Supersonic

Laurent Decès, directeur délégué de Petit Bain, va dans le même sens: "il n'était pas question de se mettre en sommeil! A ce titre, nous avons organisé Petit Bain de Musique en partenariat avec la Ville de Paris: 10 soirées de concerts aux fenêtres des domiciles des artistes avec environ 20 groupes, retransmis en FB live". 

Au Hasard Ludique, lieu plus pluridisciplinaire, ce n'est pas vers la musique qu'on s'est d'abord tourné. Céline Pigier, cofondatrice du lieu: "Rapidement nous est venue l’idée de mettre nos murs à disposition d’associations à but social/solidaire qui avaient été privées d’accès à des locaux pendant le confinement. C’est ainsi que nous avons accueilli les Brigades Solidaires Populaires du 18ème, l’association La Cloche ainsi que l’association Adage. Nous avons aussi décidé d’apporter notre aide à la filière et aux artistes en mettant à disposition gratuitement notre salle de spectacle pour des résidences".

Rouvrir à tout prix ?

Une fois levées les mesures de confinement, les salles sont autorisées à rouvrir, mais les mesures sanitaires font peser des contraintes telles que la tenue de concerts debout en milieu fermé est impossible. Au Supersonic, la reprise des concerts ne pouvait se faire que dans de mauvaises conditions: "en calculant notre jauge sanitaire, on s’est rendu compte qu’on ne pouvait accueillir que 35 personnes. 35 personnes éparpillées dans le club face à des groupes de rock ou de punk plein d’énergie... voyez la folle ambiance. Le calcul a été vite fait: il est clairement plus prudent de rester fermé." Les concerts en plein air étant toujours possibles, "nous avons eu l’idée de délocaliser nos concerts, et c’est sur la terrasse du Trabendo, en plein cœur du Parc de la Villette, que nous avons déposé nos bagages depuis le mois d’août"

Petit Bain a pu lui aussi bénéficier de solutions de repli provisoire: si la salle n'a pas encore pu rouvrir ses portes aux concerts et au club qui ont fait sa réputation, c'est sur le rooftop du bateau et sur le quai attenant (Petit Bain est amarré au Port de la Gare) que la musique se joue, avec des plateaux d'artistes en live (Etienne Jaumet, Michelle Blades, P.R2B, Enchantée Julia, Tryphème…) et des DJ set en open air, en toute gratuité. "L'été, les quais sont très fréquentés, indépendamment de la programmation. Nos concerts ont donc surtout été pensés spécifiquement pour nos publics et moins pour la clientèle bar/restaurant des quais qui répond quoi qu'il en soit présente dans sa majorité". 

Hasard Ludique

Nous envisageons ce mois de septembre comme un laboratoire pour réfléchir et tester de nouveaux formats

Frédérique Taubes-Magal, Directrice de Point ephémère

Le Hasard Ludique a quant à lui un atout providentiel pour surmonter cette crise: "Nous avons la chance de disposer d’un magnifique espace en plein air sur la Petite Ceinture: 2 000m2 de voies ferrées à ciel ouvert sur lesquels nous avons organisé 4 grands temps forts festifs dans le respect des règles sanitaires. Nous sommes très heureux d’avoir permis à des artistes & collectifs de renouer avec leur métier comme les Sœurs Malsaines, Pardonnez-Nous, l’équipe de drag queen/king de Catherine Pine O’Noir, Musique Chienne, Borokov Borokov, Axel Rigaud…" 

La tâche est loin d'être aisée pour tout le monde, même une institution parisienne incontournable comme Point Éphémère. Sa directrice, Frédérique Taubes-Magal: "Nous avons rouvert les terrasses le 2 juin et accueilli à nouveau les artistes en résidence dans le courant du mois. En revanche, nous n’avons quasiment pas programmé d’événements sur l’été et recommençons très timidement sur la rentrée. Nous envisageons ce mois de septembre comme un laboratoire pour réfléchir et tester de nouveaux formats, mais aussi de repenser la gestion du public".

Retour aux fondamentaux

Au pied du mur, il a en effet fallu réfléchir sur le lieu, ses racines, son identité, pour le réinventer pourquoi pas, en tous cas le rouvrir sans le trahir. Pour le Supersonic, la configuration des lieux rend toujours inconcevable une réouverture dans le respect des consignes sanitaires. Le provisoire va devoir se prolonger: "Aujourd’hui, on a l’avantage de pouvoir organiser des concerts sur la terrasse du Trabendo, en plein air. Au départ, notre hors les murs “Take Me (A)Out” ne devait durer que le mois d’août. Les soirées rencontrent un franc succès et nous sommes hyper heureux de retrouver notre public. Ce projet, à la base éphémère, risque de se prolonger sur l’hiver si rien n’est fait en France pour le spectacle vivant et la fête en général". 

A Petit Bain, on envisage une reprise des événements dans des conditions inédites: "Depuis quelques temps, les signaux nous forcent à réfléchir à une configuration en public assis, ce qui n'est pas adapté à Petit Bain et change sensiblement notre organisation. En parallèle, nous allons réfléchir à d'autres programmations plus adaptées (siestes, ciné-concerts, etc.)". 

Point Ephémère

Du côté de Point Ephémère, l'activité artistique est quasiment à l'arrêt: "Nous avions l’habitude d’organiser plus d’une dizaine d’événements par semaine. Aujourd’hui, nous nous bridons énormément et sommes quasiment obligés d’annuler des événements quand nous pressentons un afflux de public: le monde à l’envers... Les concerts debout dans le respect des consignes sanitaires actuelles sont totalement inenvisageables. Bienvenue dans ce monde où danser est interdit. 

On fait preuve d'un peu plus d'optimisme au Hasard Ludique: "Depuis son commencement, cette crise nous force à repenser nos modèles et la flexibilité et l'improvisation sont devenues nos maîtres mots. Ainsi nous avons fédéré autour du lieu un collectif de 12 artistes qui tour à tour proposeront des concerts improvisés tous les vendredis soirs. Pas de billetterie mais nous comptons sur les généreuses donations du public en soutien à l’initiative"!

Envisager l'avenir

le pire est à venir car les mois d’hiver sans les recettes générées par les concerts vont être rudes

Céline Pigier, cofondatrice du hasard ludique

Entre l'incertitude quant à la levée des contraintes sanitaires, et le flou artistique entourant des aides publiques insuffisantes, cette crise menace un secteur à l'économie déjà fragile, et interroge sur la cohérence des soutiens institutionnels. Aurélien Jobard et Cécilia Sparano, du Supersonic: "Les musiques actuelles, la nuit et plus généralement le spectacle vivant sont laissés pour compte. On pourrait concevoir qu’on est peut-être pas forcément “moteur pour l’activité du pays” mais comment peut-on ne pas se soucier de tant de gens? Concernant l’avenir du Supersonic, c’est difficile mais il faut qu’on reste positif. C’est possible grâce à notre public qui nous soutient constamment, nous envoie des montagnes de messages pour savoir quand on rouvrira nos portes.

Au Hasard Ludique, si aucun emploi n'est encore directement menacé, les mois à venir s'annoncent difficiles: "le pire est à venir car les mois d’hiver sans les recettes générées par un concert pouvant accueillir 260 personnes 3 fois par semaine, vont être très rudes. Nous allons attaquer 2021 avec une économie plus que fragilisée, et toujours sans certitude sur la reprise des événements en configuration debout". 

Petit Bain

Même son de cloche chez Laurent Decès de Petit Bain: "L'économie du lieu est menacée. C'est inévitable pour un établissement qui compte à 90% sur ses ressources propres mais s'efforce en parallèle de maintenir une activité, de produire des concerts, d'accueillir des résidences, etc. Pour autant, on ne baissera pas les bras et on s'efforcera toujours, dans la mesure du possible, de rester actifs et inventifs."  

Point Ephémère, on pointe un autre effet inquiétant de cette crise, qui n'affecte pas seulement la situation économique. Frédérique Taubes-Magal: "le lieu est surtout menacé dans son ADN. Les mesures de chômage partiel nous permettent de survivre, mais combien de temps? L’avenir, on l’attend en espérant une vraie et belle réouverture. Tous à nos boules de cristal" !