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Gabrielle Chanel en majesté au Palais Galliera
Après deux ans de travaux de rénovation, le Palais Galliera rouvre ses portes avec une exposition dédiée à Gabrielle Chanel, icône intemporelle de la mode française. Les créations emblématiques de son œuvre se succèdent au fil d'un parcours à la fois rigoureux et élégant, et trouve un écrin idéal dans un musée renaissant, qui célèbre la mode depuis 1977.
Vue de l'exposition "Gabrielle Chanel, manifeste de mode" au Palais Galliera

Si Gabrielle Chanel, dite « Coco », est devenue un personnage quasi mythologique de l'histoire de la mode, et la marque qui porte son nom un empire économique international, les études et analyses précises, méthodiques de son style et de ses évolutions restent souvent cantonnées aux médias spécialisés et aux cercles d'initié·e·s. 

L'exposition « Gabrielle Chanel, manifeste de mode » tente d'y remédier, en proposant à la fois au grand public d'admirer les plus belles pièces de son œuvre (en clair, voir de jolies robes, doux euphémisme), tout en apportant un éclairage critique sur les impulsions créatrices qui se sont succédées au cours de sa carrière. Pas d'élitisme snob et excluant au gré de la scénographie entre ombre et lumière, clair et obscur pour que les pièces contrastent avec leur décor, mais une réelle volonté de connecter les visiteur·euse·s aux œuvres exposées, soutenue par une approche didactique, accessible et efficace.

C’est la matière qui fait la robe et non les ornements que l’on peut y ajouter

Gabrielle Chanel

Après les allées feutrées de la grande salle du rez-de-chaussée, qui égrène nombre de pièces de Chanel entrées dans l'histoire de la mode, on descend ensuite au rez-de-jardin par un superbe escalier de marbre blanc, entièrement réhabilité dans un style impeccable, cela va de soi. Aménagées dans les caves en briques rouges et pierres de taille, sur une superficie de plus de 700 m², les nouvelles salles magnifient l'expérience de visite. Elles exposent entre autres, sous un éclairage très travaillé, bijoux et parures crées par Chanel qui, en contrepoint à la simplicité de ses vêtements, deviennent un véritable marqueur de son style, unique et affirmé dès ses premiers pas dans la mode.

La naissance d'un style

Dès le début de sa carrière, Chanel s’inscrit en effet en totale opposition avec la mode de son époque, soumise aux tendances et à une vision stéréotypée de la féminité. Première à porter ce qu’elle crée, ses choix reflètent ses propres goûts. Dans les années 1910, ils sont d'abord inspirés par l’esprit de liberté qui caractérise la vie mondaine à Deauville, où elle ouvre une boutique en 1912, puis à Biarritz où elle installe sa maison de couture en 1915. 

Elle rejette tout ornement superflu, propose des formes simples empreintes de naturel, des vêtements souples et fluides qui respectent le corps des femmes et leur accordent la capacité à se mouvoir avec aisance. Cette conception, étonnant mélange de dépouillement et de précision, pose les bases d’une élégance nouvelle qu’elle défendra tout au long de sa carrière.

Exposées dans un ordre chronologique, les premières séries de robes évoquent ses débuts avec quelques pièces célèbres, dont la fameuse marinière en jersey de 1916. Au fil du parcours, le style évolue et tend vers l’allure chic, des petites robes noires et modèles sport des Années folles jusqu’aux robes sophistiquées des années 1930. 

Si dans les années 1920 et 1930, la créatrice accompagne l’évolution de la silhouette, elle confirme ses choix esthétiques et sa conception personnelle de la mode: d’une élégance épurée, les modèles sont nets et sobres, les matières souples et le plus souvent monochromes. La pureté des lignes est plus prégnante encore, le vêtement s’efface au profit d’une conception radicalement moderne du chic, pratique et élégant, s’inspirant des tenues de sport et empruntant certains codes à la mode masculine et au dandysme. Entre ordinaire et luxe, désinvolture et raffinement, Chanel cultive les équilibres et affermit un style identifiable entre tous.

C'est par ailleurs en 1921 que Chanel crée le parfum N° 5, qui reste aujourd'hui encore le plus célèbre au monde, et constitue la quintessence de l’esprit « Coco Chanel ». Une petite salle de l'exposition y est entièrement consacrée, qui permet de constater que quel que soit l'objet qu'elle invente, ou initie en faisant appel aux meilleurs artistes de son époque, Chanel reste parfaitement cohérente avec la ligne directrice de son style. Elle a voulu N° 5 en opposition aux fragrances proposées à l’époque : il ne renvoie à aucune senteur précise, c’est un parfum construit, comme l’étaient ses robes, une senteur abstraite et mystérieuse. Aux fioles ornées des Années folles, Chanel oppose un flacon carré aux lignes sobres et anguleuses. Aux titres fleuris et imagés, elle répond par l’abstraction d’un numéro, d’un chiffre porte-bonheur.

Une empreinte éternelle sur la mode

La suite de l’exposition, qui nous entraîne dans les caves somptueusement rénovées du Palais, invite à décrypter ses codes vestimentaires : tailleur en tweed gansé, escarpin bicolore, sac matelassé 2.55, couleurs noir et beige bien sûr, mais aussi rouge, blanc et or… Cette transition du rez-de-chaussée au rez-de-jardin est tout autant physique que temporelle et symbolique, opérant une ellipse de 15 années au cœur de la carrière de Chanel. 

À l’annonce de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, Chanel ferme en effet subitement sa maison de couture et licencie l'intégralité du personnel. Après une attitude durant la guerre qu'on qualifiera pudiquement de « problématique », ce n'est qu'en 1954, à la suite d'un long exil en Suisse, que la créatrice, à plus de 70 ans, relance sa maison de couture.

Dans cette dernière ère de sa carrière, son fameux tailleur en vient à incarner l'image même de Chanel dans l'inconscient collectif. Son extrême dépouillement est à lui seul un véritable manifeste, tous les aspects de sa construction étant pensés dans le respect de l’anatomie, le juste équilibre de la silhouette et une conception de l’élégance alliant simplicité et naturel. La précision et le raffinement des finitions, tout aussi essentiels, deviennent une signature. 

Autre pièce marquante de cette fin de carrière, la robe du soir, qu'elle envisage comme un exercice de style, en offrant, fidèle à ses principes, une version discrète et raffinée de la mode habillée. Jusqu’à la collection printemps-été 1971, sa dernière, Chanel n’a de cesse de réinterpréter, d’actualiser, de parfaire ses règles et principes.

Chaque tailleur recèle les secrets du luxe de Chanel. Et ce luxe tient à des détails

Vogue, septembre 1959

Élément essentiel à l’harmonie de la silhouette, l’accessoire répond chez Chanel à sa vision pragmatique de la mode. Lancé en février 1955, le sac 2.55, identifiable entre tous, est décliné en trois tailles pour répondre aux différentes activités et circonstances de la journée. À partir de 1957, le soulier bicolore parachève la silhouette définie par Chanel et apporte une note supplémentaire à l’élégance de son style. 

C'est également dans les galeries du rez-de-jardin que l'on découvre un des passages les plus éblouissants (au sens littéral) de l'exposition, à travers une présentation des bijoux et parures qui ont accompagné son œuvre. Aux inspirations historiques ou exotiques, viennent s’ajouter les décors floraux ou ceux plus personnels composés à partir de son propre répertoire symbolique : le lion, l’épi de blé, l’étoile, le soleil ou la croix. Tous témoignent d’un goût certain pour l’opulence et la profusion, en totale opposition avec le style dépouillé des vêtements.

En regard du parcours en dix chapitres, dix portraits photo de Gabrielle Chanel ponctuent la scénographie, afin de montrer combien la couturière a incarné sa marque. Une femme devenue légende de son vivant, légende qu’elle a elle-même contribué à développer en entretenant la confusion au sujet de sa vie, et la fascination que suscitait déjà son personnage. 

Si depuis sa disparition en 1971, articles et ouvrages ont éclairé d'une lumière moins scintillante une personnalité des plus complexes, ainsi que sa conduite pendant la Seconde Guerre mondiale, l'exposition fait l'impasse sur cette facette de Chanel. Entre la femme et l'artiste, les commissaires ont clairement fait leur choix, se concentrant sur la part créatrice de Chanel, son style, sa méthode, ses trouvailles, son génie parfois, et rien d'autre. 

L'on aurait aimé saisir en quoi, justement, cette part plus sombre a pu influer sur son travail, se refléter sur ses créations. L'on gardera malgré tout le souvenir d'une exposition magnifique, remarquablement scénographiée, qui permet de toucher du doigt le mythe (une image, même si les étoffes sont à portée de main), en admirant des créations désormais entrées dans la grande histoire de la mode.

Gabrielle Chanel, Manifeste de mode

Palais Galliera - musée de la Mode de la Ville de Paris
10 avenue Pierre 1er de Serbie, 75016 Paris

Du jeudi 1 octobre 2020 au dimanche 14 mars 2021

payant
évènement terminé