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Marguerite Durand, une féministe frondeuse avant l'heure
Comédienne, journaliste, femme politique, féministe, patronne de presse, Marguerite Durand fonde le journal La Fronde en 1897. C'est aussi grâce à elle que la bibliothèque spécialisée féministe de la Ville de Paris, qui porte son nom, voit le jour. Retour sur ce parcours d'exception et méconnu.
Marguerite Durand

Marguerite Duras ? Non, Durand, une autre grande Marguerite ! A l'image de la romancière, Marguerite Durand a laissé son empreinte dans l'histoire du féminisme en menant plusieurs carrières de front, à une époque où la plupart de ses pairs étaient cantonnées au rôle de femmes au foyer. Femme libre et indépendante, elle divorce en plein XIXe siècle puritain, vit en union libre et a un enfant hors mariage. 

Avant-gardiste et militante, elle crée en 1897 le journal La Fronde, un "quotidien politique, littéraire, dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes". Elle s’investit dans la campagne pour le vote des femmes et se présente en 1910 aux élections législatives, mais sa candidature est rejetée... Elle appelle alors les femmes à boycotter le recensement, avec un argument d'une logique implacable: "Si nous ne comptons pas, pourquoi nous compte-t-on?"

En 1932, elle fait don à la Ville de Paris de l'intégralité de ses collections, acquises au cours de son parcours féministe. On la disait atypique, excentrique, combattive, entreprenante, les adjectifs ne manquaient pas. Alors, qui est Marguerite Durand, encore aujourd'hui peu connue du grand public? Comment a-t-elle réussi ces tours de force et marqué l'histoire du féminisme ? 

Rencontre avec Carole Chabut, directrice de la bibliothèque Marguerite Durand, et son adjointe Brigitte Scarron.

Qui était Marguerite Durand ? 

Carole Chabut : Née en 1864, issue d'une famille bourgeoise, Marguerite Durand est une enfant naturelle, chose assez rare à l'époque des mariages arrangés. Son parcours révèle une grande confiance en elle. Patronne de presse, ce n'est pas rien à l'époque ! Tout d'abord actrice, elle arrête la scène en 1888 et épouse Georges Laguerre, député boulangiste et avocat très engagé qui a défendu Louise Michel. Le courant boulangiste, constitué d'ouvriers et de bourgeois, est à la fois d'ultra gauche et royaliste, un mélange pour le moins surprenant. Marguerite embrasse l'homme et l'idéologie. Elle s'initie au métier de journaliste dans le quotidien La Presse dirigé par son mari.

Après le suicide du général Boulanger en 1891, elle se détourne de ce courant et divorce dans la foulée, acte extrêmement rare au XIXe siècle et preuve de la force de caractère hors du commun de cette femme. Marguerite entre alors au Figaro. Elle a un fils, en 1896, avec l'un des directeurs du journal, Antonin Périvier, qui tente de lui retirer l’enfant qu'elle n'aurait soi-disant pas reconnu légalement. Elle fait appel à Georges Clemenceau en personne pour le récupérer! Et c'est lors d'un papier qu'elle doit faire pour Le Figaro que sa conscience féministe va se révéler.

Comment est née l’idée du journal ? Comment ce fameux congrès féministe a-t-il changé sa vie ?

Carole Chabut : En 1896, elle se rend au Congrès Féministe International où elle est censée écrire un article à charge pour railler l'événement. Elle y voit des femmes engagées qui ne se laissent pas faire face au désordre et aux attaques de perturbateurs misogynes. C'est précisément à ce moment-là qu'elle vire sa cuti et devient féministe. Ça ne la lâchera plus. En réaction à ce congrès, elle fonde le journal La Fronde, une histoire franchement incroyable pour l'époque. C'est un journal quotidien d’information généraliste, pensé, rédigé, imprimé par des femmes. Le travail de nuit étant interdit à la gente féminine, cela pose au départ un problème pour la typographie, et les "frondeuses" ont tous les syndicats après elles. Marguerite constitue alors des syndicats féminins et ses "typotes" peuvent finalement exercer la nuit. 

Brigitte Scarron : Politiquement, c'est plutôt un journal de centre-gauche, laïque, républicain et dreyfusard. En effet, il prend fait et cause pour l'officier et se coupe d'une partie de son lectorat, cette affaire ayant beaucoup divisée les français. Ce n'est pas un journal féministe à proprement parler, c'est un journal d'information générale, qui parle de tout, politique, sport, de l'actualité, il y a même la bourse et des publicités de l'époque. Créé en 1897. il sort quotidiennement jusqu’en 1903, puis mensuellement jusqu’en 1905. Il reprend comme hebdomadaire en 1914 et sa périodicité est plus irrégulière de 1929 à 1930.

La Fronde, le premier journal féministe

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Séverine, grande journaliste et polémiste; Pauline Kergomard, fondatrice des écoles maternelle; Jeanne Chauvin, première femme avocate autorisée à plaider; Dorothea Klumpke, astronome; Hélène Sée, première femme journaliste politique; Alexandra David Neel, journaliste libertaire et grande exploratrice; Renée de Vériane, sculptrice et spécialiste des sports féminins; Daniel Lesueur éminente femme de lettre; Marcelle Tinayre, romancière; Lucie Delarue-Mardrus, femme de lettres, journaliste, historienne, sculptrice et dessinatrice; Clémence Royer, philosophe et scientifique... 

Qui connaît ces plumes ayant collaboré au journal ? Comment se fait-il qu’on n'ait pas plus entendu parler d'elles, comme de Marguerite Durand ? Ces (les) femmes ont-elles été effacées de l’histoire ?

B. S. : L'histoire n'occulte pas seulement les féministes, mais aussi les scientifiques, voyageuses, exploratrices, journalistes, écrivaines... L'histoire au sens large a été faite par des hommes et les héros sont majoritairement masculins. Qui se souvient que c'est une femme, Ada Lovelace, qui a inventé l'informatique, ou que Léonie D'Aunet, accessoirement maîtresse de Victor Hugo, a voyagé jusqu'au Spitzberg, une île norvégienne, dans un bateau d'exploration ?

Le féminisme revendicatif #me too, c'est super, mais force est de constater que l'histoire a une mémoire courte pour les femmes.

Carole Chabut, directrice de la bibliothèque Marguerite Durand

C. C. : Elles sont probablement plus connues des spécialistes que du grand public, car l'histoire des femmes se développent majoritairement depuis les années 70/80 avec le MFL, la libération sexuelles et mai 68. Séverine, par exemple, était journaliste et reporter. C'est quand même elle qui a fait l'éloge funèbre de Louise Michel. Seconde plume du journal, elle était une personne très engagée. La reporter Marie Choisy, qui a mené l'enquête sur les milieux de la prostitution parisienne et publié le livre Un mois chez les filles tiré à 450 000 exemplaires, est tombée aux oubliettes alors qu'à la même époque, on connaît et publie Albert Londres avec la postérité que l'on sait. Aujourd'hui le féminisme revendicatif #me too, c'est super, mais force est de constater que l'histoire a une mémoire courte pour les femmes. Qui connaît encore l'histoire et la date du droit de vote des femmes ?

Comment Marguerite Durand a-t-elle créé la bibliothèque, et pourquoi ?

C.C: A sa mort en 1936, son patrimoine féministe et les archives qu'elle possède sont considérables, il y a plusieurs milliers de livres, tracs, affiches, etc... En 1932, elle fait don de toutes ses archives à la Ville de Paris et crée le premier Office de documentation féministe français. Elle en est la conservatrice bénévole jusqu'à sa mort. Au départ, la bibliothèque était située dans la mairie du 5e arrondissement mais les conditions de conservation n'étaient pas optimales. C'est pourquoi nous avons déménagé dans le 13e. A la création de la bibliothèque, il y a eu énormément de coupures de presse. On l'a affiché haut et fort, en France et ailleurs, et ce serait bien de faire la même chose aujourd'hui !

B.S: Il faut aussi rappeler que le souci de toutes les féministes de cette époque, c'était justement de conserver la mémoire de l'histoire des femmes et de leur lutte. Pour qu'elle ne tombe pas dans l'oubli. Marguerite Durand avait du caractère, elle était entreprenante. Elle a su créer un lieu qui a une réputation nationale et internationale. Pas au niveau du grand public, mais elle est bien connue des chercheur·seuse·s en France et à l'étranger.

Marguerite Durand a aussi cofondé le cimetière animalier d’Asnières en 1899... Quelle était sa relation aux animaux ?

C.C: Marguerite, qui vit à Plaine-Monceau (17e), possède une lionne. On la caricature d'ailleurs en train de coller des affiches avec la queue de sa féline. Elle a emboité le pas de sa collègue Séverine qui était une grande défenseuse de la cause animale. Cela rejoint les préoccupations qui sont actuellement regroupées sous le terme d'écoféminisme. Ce courant, né de la conjonction des pensées féministes et écologistes, met en relation deux formes de domination, celle des hommes sur les femmes, et celle des humains sur la nature. La cause animale émerge dès la fin du XIXe siècle. On ne le sait pas forcément mais la SPA a été créée en 1845, ça ne date pas d'aujourd'hui. 

B.S: Elle a dû faire d'une pierre deux coups, Il y avait sans doute aussi un aspect financier, ça a rapporté un peu d'argent au journal.

En famille. Extrait de sac à tout, histoire d'un petit chien, carte postale, par Séverine

Quel est l'héritage de Marguerite Durand dans le féminisme actuel ?

C.C: C'est malheureux, mais si on fait un micro-trottoir aujourd'hui, peu de personnes ont la réponse à cette question. Pour moi, c'est sans conteste la bibliothèque et le fonds de recherche, ainsi que le journal. C'était une volonté de l’époque et cela témoigne du souci des féministes de conserver la mémoire et la lutte des femmes. Après 1910, elle milite pour le droit de vote des femmes, qui n'arrivera que dix ans après sa mort en 1945. Elle monte une campagne en 1914 et organise avec le périodique Le Journal un vote blanc: "Vous pensez que les femmes doivent voter, venez nous le dire!".  Ce "referendum" va comptabiliser 500 000 votes de femmes qui disent "oui je veux voter!"

Et puis il y a aussi cette sororité entre femmes, dont on parle beaucoup aujourd'hui. Quand Séverine meurt en 1929, Marguerite rachète sa maison en proche banlieue parisienne à Pierrefonds et en fait une maison de repos pour les femmes journalistes. C'est une initiative remarquable.

Quel regard porterait-elle sur ce qui se passe aujourd’hui (différents courants, libération de la parole, etc.) ? Considérerait-elle que féminisme et pacifisme sont étroitement liés ?

C.C: Déjà à l'époque, il y avait des différences dans les courants féministes. Les suffragettes anglaises par exemple étaient beaucoup plus vindicatives, des Femen avant l'heure. Elles s'attachaient au grille du parlement, elles balançaient des boules de pétanque. Dans les années 1970, on a pu entendre "les lesbiennes ne sont pas des femmes". Aujourd'hui, on a peut-être l'impression que les oppositions sont plus violentes du fait de la multiplication des moyens de communications, des réseaux sociaux où il n'y a pas de filtre, ça peut être très violent. Il y a des lignes de fracture sur le voile, la prostitution qui semblent irréconciliables. 

B.S: Il y a toujours eu des dissentions dans les courants féministes, ce n'est pas nouveau. Certaines accordaient plus d'importances aux droits civiques, d'autres aux droits sociaux. Dans les années 1970 pour les Universalistes, la femme est un homme comme les autres, il suffit d'avoir les même droits, alors que pour les Essentialistes, il y a une essence de femme qui est différente de celle de l'homme. La bibliothèque donne à voir tous les courants, à chacun·e de se faire une opinion.

Un mot sur la bibliothèque ? Quel est son fonctionnement ?

C.C : Nous sommes une Bibliothèque patrimoniale. Les visiteur·euse·s, majoritairement des universitaires et des chercheur·seuse·s, peuvent consulter, pas emprunter. La partie conservation se trouve au sous-sol, 300 m2 d'archives qui recèlent 45 000 livres et brochures depuis le XVIIe siècle, 1200 titres de périodiques depuis le XVIIIe siècle, 5 000 dossiers documentaires (coupures de presse, tracts, notices biographiques…), 4 500 lettres, 3 500 cartes postales, 4 200 photographies, 1 000 affiches, et un ensemble d’iconographies diverses (dessins, gravures, journaux illustrés). Nous avons aussi une trentaine de fonds d'archives d'associations et de personnalités, des tableaux, des gravures, des objets d'art, des documents de propagande féministe. Tout ce qui a trait à l'histoire des femmes, au féminisme et, depuis quelques années, aux problématiques de genre.

Il arrive fréquemment que nous prêtions certaines archives pour des expositions, des tournages... Nous organisons aussi des tables rondes avec des intervant·e·s. La prochaine a lieu le 9 mars, en ligne, sur le thème: "La place des femmes africaines dans la transmission". J'espère un jour avoir les moyens de faire de la bibliothèque un lieu plus ouvert au public, avec des rayonnages de livres pour les prêts... mais pas que !

Notre rôle, c'est de conserver les documents d'aujourd'hui pour l'histoire de demain

Carole Chabut, Directrice de la Bibliothèque Marguerite Durand
Archives de la BDM

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La place des femmes africaines dans la transmission

Bibliothèque Marguerite Durand (BMD)
79 rue Nationale, 75013 Paris

Le mardi 9 mars 2021

gratuit
évènement terminé
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