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Margiela dépoussière le Palais Galliera
Le Musée de la Mode de la Ville de Paris consacre une rétrospective à Martin Margiela, qui revient sur les vingt années de carrière du créateur belge. Nous avons visité pour vous cette exposition, qui bouscule sévèrement l'image que l'on peut se faire de la haute couture.
veste-perruques et postiche, Automne-hiver 2008-2009 (collection « Artisanal »), puis Printemps-été 2009

Autant être clair tout de suite: si vous aimez la haute couture, mais pensez qu'elle ne devrait être qu'élégance, noblesse et rareté des matières, splendeurs et éblouissements permanents, vous risquez fortement d'être déçu.e par cette expo lovée dans l'écrin néanmoins magnifique du Palais Galliera. Mais si vous êtes toujours là après cette intro enthousiasmante, ouvrez vos chakras et suivez-nous, vous ne serez pas déçu.e du voyage. Car Martin Margiela n'est pas un couturier comme les autres, doux euphémisme, et sous un regard profane comme le nôtre, son oeuvre semble à des années lumières de l'idée "classique" qu'on l'on peut avoir de la haute couture. Une oeuvre radicale, perturbante, mais malgré tout passionnante.

En 1989, Margiela organise sont défilé dans un squat parisien...

Diplômé de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers en 1980, assistant de Jean Paul Gaultier entre 1984 et 1987, Martin Margiela fut le chef de file de "l’école d’Anvers", et reste le seul créateur belge de sa génération à fonder sa maison à Paris. Il demeure surtout un homme sans visage, sans interview, à la griffe blanche vierge de toute marque. Margiela prône en effet l’anonymat de l'artiste qui s'efface derrière ses œuvres, une démarche qui rompt totalement avec l’idolâtrie du Dieu grand couturier, et des fastes toujours plus somptueux des défilés. Il mit ainsi un point d'honneur à organiser les siens dans des lieux hors norme: parking, entrepôt, station de métro, terrain vague ou même squat. Le décor est posé, parcourons maintenant les allées de l'expo.

La scénographie suit scrupuleusement la chronologie de la carrière de Margiela, avec pour chaque période quelques pièces significatives de son travail et de ses expérimentations. Le ton est donné dès sa première collection réalisée en 1989: il impose d'entrée sa fameuse "bottine tabi", inspirée des chaussettes traditionnelles japonaises, qui séparent le gros orteil des autres, et couvre le visage des mannequins d'un voile de mousseline, qui focalise l'attention du public sur leurs tenues. Les mannequins plastiques de l'exposition, en partie conçue par Margiela lui-même, apparaissent d'ailleurs comme des œuvres à part entière, designés selon un minimalisme très sophistiqué. Leurs visages sont ainsi tantôt couverts, tantôt comme érodés, un choix en ligne directe avec sa conception du rôle du couturier: seules comptent la mise en valeur du vêtement, et la proposition artistique qui en émane.

Margiela exprime dès ses premiers pas sa maîtrise des techniques de tailleur, et impose une carrure étriquée, plus tard baptisée «carrure Margiela», en réaction aux larges épaulettes des années 80 qui traumatisent encore notre génération. Tout au long de sa carrière, le couturier s'évertuera ainsi à violenter les codes en vigueur de la mode, à questionner de façon radicale le concept même de haute couture. La récupération deviendra ainsi l’une des signatures de ses débuts, un recyclage qui lui permet de créer des pièces neuves à partir de vieux objets et de chutes de vêtements. Toute la philosophie de son oeuvre est déjà là: le créateur étudie la construction du vêtement par sa déconstruction, il révèle son envers, sa doublure, le non fini, et rend apparent les étapes de sa fabrication en dévoilant pinces, épaulettes ou patrons...

Ne cherchez pas de mirifiques robes de soirée dans ce parcours, elles sont rarissimes, et lorsque vous en croisez une, c'est un clin d’œil dont Margiela est coutumier que l'on découvre en s'approchant: si la coupe est classique, c'est en fait une image de robe de soirée qui a été imprimée sur le tissu... Et l'expo regorge de ce genre de gestes. La toile des fameux mannequins Stockman est découpée pour être recouse en un vêtement, un pull exposé comme une oeuvre d'art est entièrement composé de morceaux de chaussettes rapiécés, d'authentiques couettes sont réagencées en manteaux massifs... et ainsi de suite, au fil des trouvailles et de l'inventivité permanente de Margiela. Les styles, les matières et les époques s'entrechoquent, parfois au sein d'un même vêtement.

L'intention de Margiela n'est pas de choquer le bourgeois (et par là l'univers de la mode) par simple goût de la provocation, même si l'on sent en filigrane une certaine jouissance à le tourmenter. Il le fait pour questionner l'idée même de la haute couture, de son essence, et qu'importe si sa radicalité froisse certains publics conservateurs. Sa démarche est à contre-courant de la mode considérée en tant que tendance. Chaque collection, et même chaque création entend être un concept, un proposition originale et novatrice, quasi déconnectée de l'époque. 

Avec cette rétrospective, Margiela fait chuter la haute couture de son piédestal, la ramène à un niveau plus humain, et nous fait relativiser notre idée du "beau", pour nous emmener sur un autre terrain, moins balisé, plus mouvant. Ses vêtements, s'il ne sont pas constellés de bijoux scintillants, n'en sont pas moins éblouissants de créativité.

MARGIELA / GALLIERA, 1989-2009

Palais Galliera - musée de la Mode de la Ville de Paris
10 avenue Pierre 1er de Serbie, 75016 Paris

Du samedi 3 mars 2018 au dimanche 15 juillet 2018

payant
évènement terminé
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