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Une journée aux enfers avec les fantômes d'Asie
La dernière expo du Musée du Quai Branly offre une plongée dans un monde parallèle, celui des esprits, de l’épouvante et des créatures fantastiques, au fil d'un parcours aux frontières du réel où s'entrecroisent tous types d'époques et de médiums artistiques. Une expérience hors norme, entre surprise, fascination, et surtout (petites) frayeurs.
Vue de l'exposition temporaire : "Enfers et fantômes

"Plusieurs films et installations de l’exposition peuvent heurter certaines sensibilités" peut-on lire à l'orée d'un corridor menant aux premières œuvres de l'expo. La mise en garde est pertinente, mais elle agit pourtant comme une irrésistible invitation: elle s'adresse moins aux âmes dites sensibles qu'aux grands enfants en nous, qui n'aiment rien tant que jouer à se faire peur. Cédez sans crainte à la tentation, vous ne serez pas déçu.e.s.

La scénographie, agréable, simple et cohérente de bout en bout, fait déambuler le visiteur de salle en salle en variant les échelles, parfois aérées, parfois un brin oppressantes pour amplifier la force des œuvres les plus marquantes. Le fil de l'expo suit ainsi trois thèmes principaux, en déclinant les particularités de chacun dans différents pays et cultures d'Asie. Les supports artistiques vont des plus anciens aux plus contemporains, et permettent de réaliser que les principales figures et personnages de l'épouvante perdurent au fil des époques, subissant un genre de lifting d'un siècle à l'autre, comme une réactualisation cyclique.

Errances spectrales

En cela, l'exemple le plus frappant est une image qui a traumatisé toute une génération de cinéphiles, celle de cette jeune fille spectrale au visage enfoui dans une immense chevelure noire, starisée par le film "Ring" d'Hideo Nakata, premier d'une série inspirée de la tradition des "Yurei Eiga". Ces "films de fantômes", en japonais, adaptaient dans les années 50-60 contes et légendes populaires sur des revenants, et on peut en voir plusieurs extraits au détour d'une salle, des films qui étonnent par l'efficacité de leurs effets spéciaux pourtant rudimentaires. 

Cette figure synonyme d'effroi semble principalement inspirée par "Oiwa", le plus célèbre des fantômes japonais, qui selon la légende n'eut pas une existence facile: la malheureuse fut défigurée, empoisonnée et jetée dans une rivière à l’initiative de son mari. Hanté par le spectre hideux qu’il a engendré, celui-ci sombre dans la folie au point de tuer sa nouvelle épouse... Ambiance. La nouvelle vague du cinéma d'horreur japonais dans les années 1990-2000 en a en quelque sorte fait son emblème, donnant l'image d'un pays lugubre, aux teintes grises et verdâtres, et à l’atmosphère étouffante.

Enfers et damnation

On aura toutefois été mis dans l'ambiance dès le premier espace, intitulé "Vision des Enfers", plongé dans une relative pénombre propice aux surgissements inattendus. Autant dire que le sujet a stimulé les imaginaires, qui ont exprimé au fil des siècles une créativité assez stupéfiante pour représenter le décor infernal, et surtout déployer une remarquable variété de tortures et supplices. Les tribunaux en Chine et leur système de justice d'inspiration bouddhique se distinguaient particulièrement, avec un catalogue de tortures infligées par les démons eux-mêmes d'une inventivité qui force l'admiration. 

MQB. Vue de l'exposition temporaire : "Enfers et fantômes d'Asie". Du 10 avril au 15 juillet 2018.

Les tableaux thaïlandais qui les voisinent ne sont pas en reste, et figurent des scènes dantesques où se mêlent feux et souffrance dans un style baroque proche du gore, dont le foisonnement et le goût du détail frappant ne sont pas sans rappeler les toiles dérangeantes du non moins dérangé Jérôme Bosch. Des œuvres d'ailleurs nommées dans les années 1970 "Jardins des Supplices", peut-être en référence consciente ou non au maître incontesté en la matière.

Hantise du revenant

L'une des plus belles salles de l'expo est consacrée à la figure du revenant dans la culture thaïlandaise. Le concept de "Phi" désigne notamment des esprits issus de morts anormales ou violentes, qui cherchent à posséder leurs victimes et à leur transmettre des maladies... Où l'on découvre que les artistes thaïlandais ont à cœur de dévoiler la beauté intérieure de leurs créations, animés par un goût immodéré des viscères et du tube digestif dans son ensemble. Le Phi a engendré une profusion de films d'horreur, dont on peut admirer les affiches naviguant entre grotesque et sublime, et surtout d'authentiques décors, mannequins et maquillages réalisés à Bangkok. 

Dans cette même salle, une petite salle de projection a été aménagée pour visionner une succession d'extraits de films d'horreur asiatiques. Si l'expo est tous publics, on conseillera quand même aux parents de laisser les enfants sur le seuil, certaines scènes étant à même de malmener les estomacs les plus solides. Mais qu'ils se rassurent, les plus jeunes trouveront à s'amuser en admirant quelques collections de figurines de fantômes colorés et inoffensifs, ainsi qu'en s'aventurant dans un recoin dédié au jeu vidéo, où les spectres s'animeront sur console dernière génération comme sur borne d'arcade vintage.

La visite se clôt par une riche section dédiée à la chasse aux fantômes, où l'on apprend que le rituel et le culte funéraires sont les moyens les plus répandus dans les cultures d'Asie, et visiblement les plus efficaces, de chasser les fantômes et de convertir les défunts en figures protectrices. De nombreuses parures, masques (qui font écho aux traits terriblement déformés croisés qui parsèment l'expo), ou encore amulettes, sont utilisées à cette fin. Surtout l'on fait connaissance avec la vedette de la lutte contre les spectres, sorte de Ghostbuster avant l'heure, le prêtre taoïste, qui maîtrise les vampires grâce à des charmes en papier, des sabres à sapèques, des miroirs et des diagrammes magiques... 

Un revenant plutôt énervé, pas encore calmé par un prêtre taoïste

L'on ressort de cette immersion dans le royaume des spectres hébété.e, à la fois comblé.e de s'être enrichi.e de ces fascinantes cultures, mais aussi ravi d'avoir éprouvé quelques douces frayeurs. L'expo balance entre l'infiniment petit et le spectaculaire monumental, le ludique et le rigoureux, la quiétude et la peur. Par sa conception remarquable soucieuse de satisfaire tous les publics, sans jamais céder à la facilité, d'offrir aux regards des éclats de beauté esthétique comme des nourritures de l'esprit, elle donne parfois la sensation d'une virée à bord d'un train... fantôme (jeu de mot!) d'un genre nouveau. Et une fois retrouvée la lumière à la sortie, on n'a dès lors plus qu'une envie: en reprendre pour un tour...

ENFERS ET FANTÔMES D'ASIE

Musée du quai Branly Jacques Chirac
37 quai Branly, 75007 PARIS

Du mardi 10 avril 2018 au dimanche 15 juillet 2018

payant
évènement terminé
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