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Le corps animal révèle ses secrets au Musée Fragonard
Nous terminons cette semaine notre série sur les lieux de curiosités médicales: dernier arrêt au Musée Fragonard, installé au sein de l'école vétérinaire de Maisons-Alfort, où l'animal dévoile splendeurs et horreurs intérieures...
Musée Fragonard

"Vous peignez quoi en ce moment?" devait-on parfois demander en soirée à Honoré Fragonard. Il devait alors échapper un lourd soupir, puis lâcher avec une lassitude éprouvée "vous devez confondre avec quelqu’un d’autre" et aller se resservir un verre au bar. Honoré de son prénom était en effet "l’autre" Fragonard, cousin germain du célèbre peintre. Mais dans un domaine certes nettement moins glamour, celui de l’anatomie animale, il était lui aussi un artiste virtuose. Ses chefs d’œuvres passés à la postérité restant ses fameux "écorchés", des corps humains et animaux conservés depuis la fin du 18e siècle au moyen de techniques dont lui seul détenait le secret (et dont certaines demeurent aujourd’hui encore un mystère). Ces méthodes uniques, Fragonard les a peaufinées à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort, où il créa ses premières pièces anatomiques. Fondé en même temps que l’établissement en 1766, le Musée de l’école porte aujourd’hui son nom, juste retour des choses pour un scientifique qui aura révolutionné sa discipline.

La vocation première du musée, à l’époque, était de documenter l’anatomie et les pathologies animales à l’attention des futurs vétérinaires, afin de les confronter à la matière de travail qui serait la leur. Peu ou pas d’animaux "exotiques" sont donc exposés dans les vitrines, mais des bêtes qui nous sont plus familières: veaux, vaches, chevaux, chèvres, chiens, chats... On note toutefois la présence de majestueux squelettes reconstitués d’une girafe ou encore d’un éléphant, au cas où un cirque venait à passer en ville, sait-on jamais. La scénographie est d’une redoutable efficacité: une vaste salle tout en longueur, des rangs serrés de rayonnages vitrés, et sur les étagères une infinité de pièces anatomiques, en cire, en os, naturalisées, vitrifiées ou baignant dans des bocaux. Pas de répit dans la déambulation, partout où il se pose, le regard rencontre une pièce qui trouverait dans n’importe quel cabinet de curiosité.

Si les maladies, les malformations ou les blessures sont spectaculaires, les pièces figurant des organes parfaitement sains impressionnent tout autant. Leur gigantisme surprend un regard naïf comme le nôtre: il faut voir l’estomac d’un bovin, énorme panse mutante, ou encore un caecum (partie du côlon) de cheval, telle une larve géante tout droit sortie d’un film de David Cronenberg. Dans un style plus décoratif, on découvre aussi des vessies séchées pendues à un crochet, qui feraient de magnifiques lampes de salon. Au fil du parcours, on reste constamment ébloui par la qualité de conservation des corps, des squelettes, des organes;  d'authentiques œuvres d’art qui témoignent du talent, de la minutie ainsi que du souci pédagogique toujours à l’œuvre dans leur conception.

Le passage par la collection de tératologie est un grand moment pour les amateurs d’étrangetés que nous sommes. La tératologie? Elle désigne la discipline étudiant malformations et monstruosités, un nom savant qui vous fera briller lors de n’importe quel dîner, à éviter en fin de repas toutefois. Cette branche de la science anatomique s'est surtout développée dans la seconde moitié du XIXe siècle, de concert avec l'intérêt porté à l'embryologie. En étudiant les anomalies, les scientifiques cherchaient à percer les mystères du développement de l'embryon et du fœtus. Un véritable petit musée des horreurs défile sous nos yeux, dont les plus saisissants spécimens sont sans doute les janus, animaux dont la gémellité a "mal tourné", un fœtus ayant absorbé tout ou partie de son jumeau. Certaines bêtes exposées semblent avoir vécu un temps difficilement concevable avec des handicaps surréalistes, pour une partie à peu près normalement, et on l’imagine, pour d’autres, dans une grande souffrance. Au rayon des pathologies stupéfiantes, on ne manquera les calculs intestinaux de chevaux, parfois de la taille d’un œuf de dinosaure, ou certaines caries ayant totalement dévasté la mâchoire d'un bovidé…

Le clou du spectacle peut être admiré en fin de parcours, dans une petite salle tel un appendice au reste de la collection. Ce sont évidemment les écorchés de Fragonard, trésors du musée, ses pièces les plus anciennes, qui ont fait sa réputation. Des cadavres d'hommes et d'animaux dont il a retiré la peau dans un premier temps, puis certaines parties pour mieux mettre en exergue les organes, les tendons, le système vasculaire. La visée pédagogique est donc toujours primordiale, mais pour le profane le choc visuel et artistique est d'une force rare. Fragonard n'a pas modelé les postures de ses écorchés au hasard, reproduisant à son idée des mythes ou des œuvres existantes: son "homme à la mandibule" évoque Samson et sa mâchoire d'âne, tandis que son cavalier fait référence aux "Cavaliers de l'apocalypse" de Dürer. Tous deux aussi impressionnants par la rigueur scientifique qui leur a été apportée que par la force épique de leur stature. Leur état de conservation exceptionnel, aujourd'hui identique à celui qu'il était deux siècles plus tôt, n'a révélé une partie de ses secrets qu'en 2003, à l'occasion de la canicule, qui a entraîné la fonte de certaines injections vasculaires, composées de suif de mouton, Fragonard vernissant ensuite sa préparation avec de la résine de mélèze et la térébenthine de Venise. 

Si la vision de ces mammifères sans chairs vous marquera par leur splendeur viscérale et organique, leurs yeux exorbités, comme fous, vous hanteront longtemps après votre visite... 

Musée Fragonard

Adresse: 7 Avenue du Général de Gaulle, 94700 Maisons-Alfort

Ouverture: ouvert toute l'année, sauf au mois d'août, à la visite libre les mercredi, jeudi, samedi et dimanche après-midis de 14h à 18h.

Tarifs: gratuit jusqu'à 26 ans, 8 € au-delà

 

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Publié le jeudi 14 février 2019