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Luigi Ghirri "Cartes & Territoires"
Le Musée du Jeu de Paume accueille en ses murs la dolce vita à l'italienne, en images. Avec "Cartes et Territoires", le photographe Luigi Ghirri nous surprend à la fois par la maîtrise de son sujet et par sa poésie et la nonchalance de son objectif. Regroupant plusieurs séries, l'exposition offre un regard complet sur l'oeuvre de Ghirri
Salzburg, 1977, Luigi Ghirri

C'est à l'étage supérieur du Musée du Jeu de Paume que nous découvrons le travail tout en couleur et acidulé du photographe italien, Luigi Ghirri. C'est d'ailleurs la première grande rétrospective de son oeuvre en France! Lorsqu'on lui demande "pourquoi pas le noir et blanc?" (alors encore le symbole de la photo d'art en Italie), Ghirri répond avec humour "Car on voit nous-mêmes en couleurs et on sait maintenant faire de la photo couleur!". Il est question tout au long de l'exposition Cartes et Territoires, de son regard, brillant et géométrique mais aussi de son attachement à la couleur. Au fil de ses errances, Ghirri, voyageur, photographie ce qu'il voit, simplement. Et nous donne une chronique de la vie de son pays natal, l'Italie. 

 LUIGI GHIRRI, UN AMATEUR PASSIONNÉ 

L'exposition commence par retranscrire les débuts du photographe, alors encore considéré comme "amateur". Son succès en tant que pionnier italien de la photo couleur ne viendra que vers la fin des années 70. Il profitera de cette décennie pour se diversifier et trouver son style.  Alors géomètre, Ghirri partage son temps avec sa principale occupation: photographier sa région natale d'Emilie-Romagne. On découvre alors une époque: celle de l'Italie des années 70, à travers des strates d'images chaudes, lascives, qui décrivent une lenteur typique. Ici, un couple attend son plat dans un restaurant de l'arrière pays, là, un buisson vient se poser sur les bas de femme d'une affiche collée au mur. Ghirri manie aussi les techniques de collage et de photo-montage (récurrent dans son oeuvre) pour surprendre et amuser. Il fait se juxtaposer paysages de second plan et sommets de cheminée de paquebots. Les trompe-l'œil et les rapports de jeux d'échelle participent à ce regard amusé que nous avons sur ses premières réalisations. On aime beaucoup l'impression de langueur qui se dégage de certains clichés. Comme une envie de faire la sieste... "Chi va piano, va sano e va lontano"

PREMIERS TRAVAUX

C'est avec Collazione sull' erba (1972) qu'on entre dans un objet plus maîtrisé. En effet, de par son activité de géomètre, Ghirri s’appuie sur de grandes verticales et horizontales. C'est très géométrique. Équilibré. 

Avec Week-ends et Italia Ailati (Italie périphérique), Ghirri nous expose une Italie calme, ses lieux de villégiature sur la côte Adriatique, des cyprès en rang bordant ces villas de campagnes aux stores baissés. Dans cette démarche, l'artiste n'essaie pas tant de nous imposer des symétries mais de nous montrer l'unité d'ordre avoisinant les habitations italiennes, le calme ambiant, la banalité. On est toujours frappés par le sens du soin et l'équilibre de ses compositions. 

KODACHROME, UNE OEUVRE EN COULEUR

Kodachrome (1978), son premier travail reconnu et salué par le milieu, nous donne à voir sur un ton subtil et ironique, ses racines du nord de l'Italie, notamment Modène, ville où il a vécu. A noter que chaque photographie porte le nom de la ville où la photo fut prise. On comprend mieux le choix de Cartes et Territoires. Il faut préciser que Kodachrome est la marque déposée par Kodak, en 1935, d'une couleur de pellicule-film utilisée par tous les amateurs de photo. Mais elle signifie pour Ghirri, non sans ironie, la “photographie” dans le sens le plus large du terme. Ainsi, toutes ses photos ont ce grain rougeâtre et agréable, typique des tirages Kodachrome. 

Ghirri s'attache particulièrement au thème de l'image comme substitut de la réalité. De fait, on retrouve souvent dans ses photos, un aspect de désincarnation. Même si des visages apparaissent, ils ne sont jamais présentés comme des portraits, mais comme des images restées là, dans le cadre. Le personnage est moins important que la réalité d'un instant dans laquelle il se retrouve plongé. Pour Ghirri, le cadre c'est tout. Ce n'est qu'après qu'on y place des choses à voir. 

Mais ce qu'il y a de plus beau chez ce paysagiste photographe c'est son mélange des codes et des époques. Utilisant la pellicule couleur (alors réservée à la publicité, donc aux professionnels), il photographie beaucoup de modèles antiques, chers à la culture italienne, tout en racontant l'arrivée du modèle américain sur la publicité italienne. Ainsi, il ajoute dans son cadre des détails comme des logos publicitaires de marques de pneumatiques (Pirelli) ou de spiritueux (Campari) italiens. C'est pop et décalé. Le beau, c'est le normal, le banal. 

LA CARTE EST LE TERRITOIRE

La série Infinito (1974), recense des photos prises du ciel pendant un an. L'artiste fait la partition des variations de celui-ci, ses couleurs, ses textures, un champ infini et insurpassable. Il a ainsi voulu montrer l'impossibilité de la photographie à figer fidèlement les nuances d'un ciel. De même, il se met à "sur-photographier" des paysages souvent déserts : bords de mer, terrains de tennis... Ainsi ce langage de l'absence presque absurde est représenté avec sa série Rimini, station balnéaire bien connue des Nordeste, symbole du kitch italien.   

Puis Ghirri se répond à lui-même avec une autre séquence/série. Si la photographie est pour lui une forme de mesure, il nous fait revenir en enfance et à la raison en nous ramenant avec Atlante (1973) devant des photos d'Atlas, l'outil le plus basique de cartographie. Il présente ainsi un voyage immobile selon sa focale plus ou moins agrandie sur des noms de lieux, des deltas et des canyons, au fil des pages. Sa photographie fait presque office d'iconographie de manière à rationaliser ce qui est visible. 

Mort prématurément à l'âge de 49 ans, d'une crise cardiaque, Luigi Ghirri reste l'un des pionniers de la photographie en couleurs en Europe. Souvent dans l'ombre de ses semblables outre-atlantique, l'oeuvre de Ghirri fait du bien. C'est un bonbon pour les yeux. Il n'y a rien de cérébral et de superflu mais tout est sophistiqué et placé avec finesse. De la photo d'images, à la photo de l'espace désert, en passant par les photos montages d'une Italie datée et locale, Ghirri perçoit le médium-photographie comme une carte : un espace plat et délimité où les symboles inscrits conduisent notre connaissance du monde. 

Luigi Ghirri, Cartes et territoires

Le Jeu de Paume
1 Place de la Concorde, 75008 PARIS

Du mardi 12 février 2019 au dimanche 2 juin 2019

payant
évènement terminé