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Picasso et la guerre, un siècle de relation
Jusqu'à fin juillet, le Musée de l'Armée accueille une exposition entre art et histoire, où œuvres de Picasso, archives personnelles de l'artiste et autres pièces se côtoient pour contextualiser les différentes manières dont la guerre nourrit l’œuvre du peintre espagnol.
Pablo Picasso (1881-1973), Crâne, oursins et lampe sur une table, Antibes- Paris, 27 novembre 1946, Paris, Musée national Picasso- Paris, dation Pablo Picasso, 1979

Picasso et la guerre... un sujet aussi vaste que complexe lorsqu'on apprend que le peintre n'a jamais été au front bien qu'il ait connu les grands conflits du XXe siècle. Le parcours, à la fois chronologique et chrono-thématique, constitué de sept salles, s'ouvre sur une œuvre percutante, connue de tous : une reproduction à l'échelle 1 de Guernica plonge le visiteur au cœur du sujet. Si ce tableau marque l'histoire de l'art, il est également une œuvre charnière dans la production de Picasso. Il y a un avant et un après Guernica. Le ton est donné : on n'a pas besoin de faire la guerre pour prendre position et écrire l'histoire de son époque.

Un enseignement classique d'artiste

Chez les Picasso, l'art est une affaire de famille. Fils du peintre et professeur d'art José Ruiz y Blasco, Pablo Picasso dessine dès son plus jeune âge. Sa célèbre paloma (à la fois la colombe et le pigeon en espagnol) prend rapidement vie dans ses croquis. Mais l'oiseau emblématique n'est pas le seul objet d'inspiration pour l'artiste. En effet, nous découvrons les premiers dessins de Picasso sur des pages de cahiers d'école. Son imagination d'enfant est déjà travaillée par le conflit : les dessins représentent des cavaliers et des scènes de bataille. 

Deux soldats à cheval et une tourelle, Pablo Picasso

Émus d'avoir devant nos yeux les premiers coups de crayon de l'artiste, nous découvrons ensuite qu'il s'est formé à l'école des Beaux-Arts de Barcelone. Mais ses années d'études sont marquées par deux défaites militaires de l'Espagne. La jeunesse espagnole devient méfiante à l'égard de l'État et une certaine sympathie pour les anarchistes se dessine. Le peintre quitte cette agitation pour Paris : sa toile Les Derniers Moments représente son pays natal pour l'Exposition universelle de 1900. Dès lors, Picasso ne quittera la France qu'à de rares occasions. Il rencontre de nombreuses personnalités du paysage artistique français et, notamment Georges Braque. C'est en compagnie de ce dernier qu'il se lance dans sa période cubiste et qu'il peint les célèbres Demoiselles d'Avignon.

À l'écart de la Première Guerre mondiale

Lorsque le premier conflit mondial éclate, le peintre est à Avignon. S'il accompagne des amis à la gare pour rejoindre le front, Picasso n'est pas mobilisé, du fait de sa nationalité espagnole. Curieusement, on apprend qu'il avait été exempté de service militaire en Espagne : l'un de ses oncles s'était acquitté d'une taxe pour ne pas qu'il le fasse. La création de Picasso est fertile durant la guerre mais complètement détachée de cette dernière. La récurrence du motif de l'Arlequin et la profusion de couleurs dans ses œuvres inspirées du pointillisme semblent presque déplacées dans le contexte tragique de la guerre. 

Lettre à Guillaume Apollinaire, Pablo Picasso

Mais si elle est absente dans ses productions artistiques, cette guerre ne quitte pas l'esprit du peintre. On le découvre grâce aux nombreux documents privés dont regorge l'exposition. Picasso entretient une importante correspondance avec ses amis partis au front. Apollinaire, Cocteau, Braque... tous lui confient leurs doutes, espoirs et peurs. C'est la tête remplie de nos souvenirs d'école sur la Première Guerre mondiale que nous déchiffrons ces lettres. On se retrouve même face au casque troué d'Apollinaire, qu'il portait alors qu'il était tapi dans une tranchée, à lire une revue. Saisissant !

Un engagement politique rendu public

C'est dans l'entre-deux-guerres que Picasso s'affirme politiquement. Il fréquente des artistes proches du Parti communiste français et entretient une relation amoureuse avec Dora Maar, une photographe connue pour son militantisme antifasciste. La guerre civile espagnole qui débute en 1936 bouleverse intimement le peintre. Désormais, son exil hors d'Espagne est définitif. Un an plus tard, l'aviation allemande, en soutien au général Franco, bombarde la ville de Guernica. Horrifié, c'est dans l'urgence que Picasso réalise sa plus célèbre œuvre pour l'Exposition universelle de Paris de 1937. Nous déambulons dans cette partie de l'exposition le cœur serré. Les affiches dénonçant les crimes commis par l'armée franquiste sont difficiles à observer et nous touchent profondément. On comprend pourquoi l’œuvre picassienne ne sera plus jamais la même.

La ville de Guernica en ruines après le bombardement du 26 avril 1937

La guerre civile espagnole inspire Picasso pour sa série "Femmes qui pleurent" et son épouse Dora Maar lui sert régulièrement de modèle. Ces représentations féminines sont à la fois surprenantes et parlantes : le drame de la guerre est particulièrement visible dans cette série. La Seconde Guerre mondiale est une période pendant laquelle Picasso se consacre entièrement à son art, en diversifiant ses moyens d'expression. Ainsi, nous nous arrêtons devant une sculpture dont nous n'avions jamais entendue parler, celle de L'homme au mouton (1943). On se rend compte que l’œuvre de Picasso est tellement dense qu'on ne cessera jamais de découvrir de nouveaux trésors réalisés par le prodige.

camarade picasso à l'heure de la libération

Alors que son adhésion au PC français est rendue publique par L'Humanité en 1944, Picasso réalise de nombreuses œuvres commandées par des associations proches du Parti. La paix devient l'un de ses thèmes préférés, notamment à l'heure de la Guerre Froide. Cette cinquième salle nous montre de nombreux portraits réalisés par Picasso, qui sont autant de causes individuelles qu'il a soutenues. C'est à cette période que sa fameuse paloma, déjà présente dans ses dessins d'enfant, prend son envol. Pour l'anecdote, on apprend que l'écrivain Aragon demanda à Picasso une oeuvre pour orner l'affiche du congrès mondial des partisans de la paix de 1949. Le peintre lui propose son oiseau, qui était un pigeon à l'origine mais qu'Aragon voit plutôt comme une colombe. C'est ainsi que Picasso devint l'artiste à la colombe.

La colombe qui fait boum

La dernière salle nous propose une œuvre originale : une carte postale. Cette dernière témoigne de l'audace et de l'ambition de Picasso, qui ne l'ont jamais quitté. Nous sourions en apprenant que cette carte postale est en réalité une œuvre inachevée de Rembrandt, que Picasso s'est procurée lors d'un séjour aux Pays-Bas et qu'il a contresignée. Représentant une allégorie militaire, cette carte témoigne bien de la passion de l'artiste pour la peinture d'histoire.

Mort en 1973 à l'âge de 91 ans, Picasso a connu de nombreux conflits qui ont traversé le XXe siècle. Si la guerre n'est pas toujours un thème facilement reconnaissable dans ses œuvres, force est de constater qu'elle l'a travaillé en tant qu'humain, attaché aux valeurs de paix et de liberté. La richesse de ses archives personnelles le montrent et nous permettent de voir Picasso autrement. Il n'est pas seulement le peintre des Demoiselles d'Avignon et de Guernica, c'est un homme engagé, curieux du monde et des autres, avide d'apprendre et de tester de nouvelles formes d'expression. "Picasso et la guerre" est une exposition à ne pas rater pour les passionné·e·s d'histoire contemporaine, les amoureux·euses du peintre et tout simplement, pour les curieux·euses du monde.

Picasso et la guerre

Musée de l'Armée
129 rue de Grenelle, 75007 PARIS

Du vendredi 5 avril 2019 au dimanche 28 juillet 2019

payant
évènement terminé