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Henry Wessel et "Fil Noir" à la MEP filent le Noir&Blanc
Volonté d'innover ou dédicace au photographe, acteur de la photo moderne : la MEP nous surprend en nous invitant à cette exposition en diptyque où la première partie s'adresse à l'autre. Le noir et blanc comme fil fantôme est la promesse d'un récit fort en images. Suivez le guide.
Henry Wessel Incidents No.27 De la série Incidents, 2012

La Maison Européenne de la Photographie accueille en ce moment deux expositions, en regard l'une de l'autre. Conçue comme un parcours, la première exposition "A Dark Thread" présente, pour la première fois en France, le travail de Henry Wessel, auteur majeur de la photographie américaine des cinquante dernières années. Disposée en 3 parties ou chapitres, l'expérience se prolonge au 2e étage avec une exposition, en miroir. Dans ce même soucis de parcours, la MEP a rassemblé des clichés de sa collection afin de mieux dérouler le thème de "Fil Noir" développé par H. Wessel, à travers le prisme du film noir. Entre réalisme poétique, effet de lumière dans la nuit, clichés de maîtres et impression de danger, cette double exposition réussit à brouiller la distance entre réalité et fiction tout en projetant une évidence : une photographie parle de choses qui n'existeraient pas sans elle. 

A dark Thread


L'INCIDENCE DE LA PHOTO 

Nous entrons dans A Dark Thread avec le premier chapitre : Incidents. On peut y lire quelques lignes sur la vie de Wessel. Originaire du New Jersey, il se destine à la psychologie avant d'être happé par la photographie en découvrant le catalogue de l'exposition "The Photographer's Eye" au MoMA de New-York, où il découvre le travail de Robert Frank, Eugène Atget... Photographe de la lumière, il élève grâce à elle les scènes banales du quotidien. Avec Incidents, on plonge dans une séquence de 27 clichés noir & blanc, très lumineux qui nous évoquent une Californie intemporelle et ses quartiers pavillonnaires plus ou moins "hype" : Pasadena, Venice, Santa Monica... Une vidéo du photographe nous présente le bonhomme affairé à l'organisation de ce projet. Mort prématurément en septembre 2018, il ne terminera pas les derniers plans en coopération avec la MEP. Cette exposition lui est donc dédiée. On comprend, à travers ses mots et sa méthode de travail (toujours très espacée par rapport aux dates des premières planches contact), sa distance subjective par rapport à son travail. Wessel parle de sa photo baladeuse comme une promenade et subitement... un accident attire son regard! D'où le terme choisi: Incidents.

PROMENADE DE MINUIT

Le 2e volet de cette exposition est plus ciblé et monotone. Intitulé Sunset Park , il réunit des clichés pris entre 1995 et 1998. H. Wessel photographie, de nuit, ce qui est banal, de jour. L'ambiance nocturne et ses lumières menaçantes rendent une photo plus stylistique. Wessel insiste beaucoup sur la configuration de nos quartiers par les lumières nocturnes qui modifient notre rapport à la ville, à notre habitat. Son message: on peut parfois avoir peur de là où l'on vit. On y découvre les palmiers et les peupliers de Sunset Park, quartier pavillonnaire tranquille construit dans les années 1940 à Santa Monica. Le caractère peu naturel des ombres laisse à penser que le danger est toujours imminent. C'est là tout le paradoxe de ces "safe districts" et banlieues pavillonnaires si propres au modèle américain, qui, la nuit, se transforment en théâtres dramatiques. Il raconte avoir réalisé ces photos "à moitié endormi", en jouant sur l'effet de somnambulisme. Déjà tout habillé, il partait en pleine nuit après la sonnerie du réveil pour saisir l'obscurité lumineuse jusqu'au petit matin. Cette série, d'apparence anodine, transparaît beaucoup comme source d'influence dans le nouveau cinéma californien et de son arrière-pays ( The Valleycomté de Los Angeles), notamment dans le thriller loufoque "Under the Silver Lake" de David Robert Mitchell. 

A DARK THREAD

Resté inachevé en raison de la disparition de l'auteur en septembre 2018, le projet A Dark Thread a été conçu à l'origine, pour un livre, selon la méthode de relecture déjà utilisée dans Incidents mais cette fois sur une séquence plus longue. En effet, à la fin de sa vie, H. Wessel était un grand lecteur passionné de polar et de romans noirs. Il a presque délaissé la photographie et parlait volontiers d'avantage de littérature de genre. L'idée développée par Wessel lui-même pour l'exposition parisienne était d'inviter plusieurs écrivains nord-américains à rédiger une nouvelle noire en écho à l'une des photos qui les inspirait. Ainsi, la MEP propose en accompagnement de ce dernier volet un livret publié et mis à disposition dans la salle d'exposition de la séquence concernée. Celui-ci comprend 3 nouvelles traduites en français, dont l'arrière-plan de travail est une photo de Wessel. Le jeu transversal entre deux formes d'art est conséquent et difficile à réaliser. Mais il en vaut la chandelle. Ainsi, une image figée d'un homme au balcon scrutant le sidewalk californien prend vie en mots: elle nous plonge dans un imaginaire fait de piscine d'arrière-cour, de Motels aux noms hispaniques bordant le Pacifique et de fantasmes non-avoués au buffet-froid. C'est là toute l'influence du travail de Wessel, capable de tirer le fil du réel et de l'incarner en un déclic. 

Fil noir

LE TRAVAIL D'ARCHIVE DE LA MEP

Nous montons ensuite au 2e étage où se tient "Fil Noir" (par ailleurs traduction de Dark thread). Au travers de multiples clichés, tous en noir et blanc, on se replonge dans ce qui a construit l'oeuvre de Wessel: le noir & blanc, la tension, le polar, l'effet de lumière... Mais la MEP contracte une autre proposition avec cette interprétation libre: celle de présenter la photo comme première artisane de l'oeuvre cinématographique, du film noir notamment. Elle affiche ainsi les liens intimes entre photographie et cinéma, et souligne la part d'illusion qui se cache le plus souvent dans la représentation du réel. En effet, dans les débuts du cinéma avec le cinéma muet, le photographe endosse d'ores et déjà le rôle de scénariste et metteur en scène. En l'absence de dialogue, chaque plan doit donc parler au spectateur. On entre dans l'exposition avec un cliché pas anodin : "Bunker Hill" de Robert Frank tiré du livre "The Americans" , l'un des 3 ouvrages majeurs de la photographie américaine. C'est en quelque sorte le symétrique exact de l'oeuvre de Wessel. Puis doucement, on s'en éloigne pour laisser place à la subjectivité et aux histoires de cinéma. 

LE RéALISME POètique

Paris est beaucoup mis en scène dans les clichés de Robert Doisneau, Willy Ronis qui y mettent en scène les quartiers populaires de Belleville, Ménilmontant, Montsouris... Avec leurs grandes figures des rues aux destins tragiques. Dans ces décors tout droit sortis des vieux "Nestor Burma" où gravitent gueules cassées et cheminots aux bras tatoués, on pressent l'imagination des photographes, des poètes et des écrivains, tels que Boris Vian, Jean-Pierre Melville... L'exposition cite comme principale influence de cet univers parisien nocturne, Jacques Prévert, scénariste des films de Marcel Carné où l'on retrouvera souvent Jean Gabin dans Paris. Pierre Brassai et son oeuvre photographique "Paris de nuit" est aussi une influence majeure citée à plusieurs reprises. En effet, ce dernier montre une certaine beauté dans le sinistre des quais désolés et de ces rues désertes. Tout.e parisien.ne connaîtra sûrement ce sentiment de 3h du matin sur les faubourgs. 

Sortie de métro, Paris, 1955


LA NUIT

La noirceur, l'opacité et l'imaginaire de la nuit a toujours hanté les photographes. Loin de la pseudo-vérité du jour, la nuit transforme et invente des personnages. La nuit, on peut créer sa propre lumière...

 La M.E.P déroule cette thématique à travers ces images nocturnes où le monde change un peu, jusqu'à en devenir laid. On y découvre l'oeuvre de Weegee dit "Weegee the famous", maître incontesté de la nuit new-yorkaise. Pionnier de la street-photography et de la photographie criminelle, il fut l'un des premiers à arpenter New-York ou Chicago avec une radio branchée sur la fréquence de police et un nécessaire de développement photo instantané. Son oeuvre est saisissante, brute et raconte la nuit comme dans les films de gangsters. On adore. On y trouvera également des clichés de Les Krims, photographe provocateur mettant en scène des faux meurtres, ou encore des portraits de visages de la nuit à Flatbush-Brooklyn (NYC) 


LE ROAD MOVIE

Enfin, l'idée de film noir se termine par une sélection impliquant le genre du Road Movie, genre tout aussi cinématographique que photographique. D'ailleurs bon nombre de photographes (Robert Frank, Raymond Depardon, Larry Clark, Charles Harbutt) entreprennent dans leur carrière un projet itinérant en sillonnant l'Amérique. C'est en général pour eux, une manière sincère de trouver leur style et la garantie d'aventures qui leur rappellent des passions cinéphiles. Ainsi, ce sujet vise à utiliser la vitesse, le voyage, la fuite parfois pour renvoyer au genre du polar. Le road movie transcrit des expériences surnaturelles telles que des hallucinations dues aux distances, à la route, l’horizon qui se confond avec le ciel. Bernard Plossu, Raymond Depardon témoigneront de ces courses vers l'infini dans des clichés d'anthologie. 


HENRY WESSEL, A DARK THREAD

Maison Européenne de la Photographie
5 rue de fourcy , 75004 Paris

Du mercredi 5 juin 2019 au dimanche 25 août 2019

payant
évènement terminé

FIL NOIR EXPOSITION DE LA COLLECTION DE LA MEP

Maison Européenne de la Photographie
5 rue de fourcy , 75004 Paris

Du mercredi 5 juin 2019 au dimanche 25 août 2019

payant
évènement terminé