Actualités
L'arbre, le meilleur ami de l'Homme à la Fondation Cartier
Hasard du calendrier ou intuition bienvenue: à l'heure où la déforestation de la forêt amazonienne prend un tour tragique, la Fondation Cartier dédie une exposition aux arbres, et au regard inspiré que portent sur lui des artistes du monde entier.
FondationCartier NousLesArbres

Avant d'entrer dans le vif du sujet, mentionnons simplement que la visite débute par une petite frayeur. A l'entrée de l'expo trône en effet un bac sur lequel est écrit "Sauvons les arbres", et dans lequel, pourtant, de luxueux guides visiteur en épais papier glacé nous font de l’œil. Les dernières forêts de Seine-Saint-Denis ont-elles été rasées pour les fabriquer? Le championnat du monde de cynisme tient-il son vainqueur? On se rassure très vite, puisque la couverture tournée, l'ascenseur émotionnel chute de quelques étages: le guide est imprimé sur du "papier 100% recyclé, et issu de forêts gérées durablement". L'honneur est sauf.

L'Amazonie et ses peuples, un rapport viscéral

La première partie de l'exposition nous invite à faire "l'expérience d'une complicité quotidienne avec les arbres" en compagnie d'artistes brésiliens et paraguayens. Leurs vies au cœur, ou tout contre la forêt amazonienne, poumon en danger de la planète, leur inspirent des œuvres qui brouillent la frontière entre l'humain et le végétal. Elles les montrent comme des composants du vivant coexistant en symbiose, et s'épousant (c'est une image) pour se nourrir des richesses de l'autre.

L'artiste brésilien Luiz Zerbini est en majesté dans la grande salle du rez-de-chaussée, où il célèbre la rencontre entre la flore et les signes de la modernité urbaine de son pays. Ses immenses toiles sont comme des écrans de cinéma monumentaux qui aspirent et absorbent le regard par leurs couleurs éclatantes, et surtout leur profusion de détails. Dans la luxuriance végétation qui domine, viennent se nicher des objets usuels du quotidien, créant un décalage incongru qui valorise plus encore toute la complexité de la forêt. On laisse errer le regard, on se laisse envelopper par ces mondes, de notre plein gré. Au centre de la salle, l'artiste a imaginé, telle une peinture en trois dimensions, une table herbier foisonnante et variée, percée en son milieu par un arbre aux courbes éprises de liberté, comme un work in progress

Tout autour de l'oeuvre de Zerbini sont accrochés les dessins de trois artistes yamomi de l'Amazonie brésilienne. Ils évoquent une forêt monde, celle qui influe sur chaque instant de leur existence, celle où ils puissent leurs ressources vitales et spirituelles. A leurs côtés, on peut admirer les œuvres de plusieurs artistes paraguayens originaires de la région du Gran Chaco, qui subit une déforestation sans précédent. Ils y expriment leur souvenir de la forêt comme havre naturel de nombreuses espèces animales, mais aussi de subsistance des peuples qui l'habitent. Comme un lieu de cohabitation et d'interaction entre humains et non humains, dont ils déplorent la disparition progressive.

Cette première salle met en valeur une forme d'art naïf inspiré par les arbres, sans que ce ne soit bien sûr péjoratif. Les œuvres évoquent parfois des dessins d'enfants et expriment une vision de l'arbre et un rapport à lui fusionnel, et presque viscéral. Difficile de s'inscrire plus pleinement dans l'essence de cette exposition, qui consacre les arbres comme des êtres à part entière, faits de matière vivante, de pensées et d'action...

Homme et arbre, sang et sève

Dans la seconde salle, on quitte l'Amazonie pour s'intéresser au rapport de l'homme à l'arbre de manière plus universelle. Si l'on a pu rester un brin hermétique aux toiles de "l'artiste-semeur" Fabrice Hyber, qui tente de "se mettre dans la peau des arbres" et de restituer les analogies qu'il imagine entre le comportement des arbres et des hommes, on sera bien plus séduit et passionné par les autres œuvres. On retiendra ainsi la vidéo pleine d'humanité et de simplicité de Raymond Depardon et Claudine Nougaret, qui donnent la parole à celles et ceux qui vivent aux côtés des arbres, parfois presque trop à leur goût, mais qui les aiment profondément (sans jamais céder à la dendrophilie, à vos dictionnaires). Afonso Tostes, pour sa part, crée une série d'outils faussement anciens, une quête de mémoire qu'il a voulue poétique, où les manches en bois sculptés évoquent à la fois les os du corps humain et les branches de l'arbre.

Afonso Tostes - Trabalho  2019

Esthétique, architecture: l'arbre est beau gosse

Enfin, dans le dernier espace de l'expo, c'est avant tout à la beauté plastique de l'arbre, et à l'extraordinaire richesse de sa composition, que l'on rend hommage. Une salle dominée par l'oeuvre du grand botaniste et dessinateur Francis Hallé, principal inspirateur de l'exposition. A travers des dessins d'une grande rigueur scientifique infusée par un style très personnel, ce passionné de forêts tropicales témoigne de la richesse et de la fragilité du monde végétal face à la prédation humaine.

On sera également sensible au travail de Salim Karami, dont les dessins colorés, inspirés de l'esthétique des tapis persans, donne à voir le lien entre monde terrestre, souterrain et céleste. Sur un mur voisin, les photographies en noir et blanc du péruvien Sebastian Mejia s'intéressent à la présence de l'arbre au cœur de la ville. Belles, précises, parfois cocasses, ses images interrogent sur la façon dont l'homme, qui semble se désintéresser de la flore en danger au-delà des frontières de sa ville, cherche par tous les moyens à s'en entourer en milieu urbain, parfois dans les endroits les plus improbables.

Mais les œuvres les plus marquantes ici sont sans doute les nombreux dessins de Cesare Leonardi et Franca Stagi. Tous deux ont ainsi consacré près de dix ans à observer et à dessiner méthodiquement différentes espèces d'arbres urbains au cours des saisons. Exceptionnels de détails microscopiques, au sens propre du terme puisque des loupes sont fournies aux visiteurs pour en apprécier tout le raffinement, leurs dessins maniéristes, presque maniaques, procurent un authentique vertige esthétique.

Et l'expo se poursuit dans le riche jardin de la Fondation Cartier, un élément essentiel au bâtiment dessiné tout en transparence par Jean Nouvel. Entre autres trésors disséminés dans la verdure, l'on trouvera notamment deux œuvres touchantes d'Agnès Varda, créées en souvenir de sa défunte chatte Nini, d'abord fièrement juchée sur sa souche d'arbre fétiche, puis morte et enterrée dans sa cabane...

Au-delà de l'urgence de la lutte contre son extinction à petit feu (ou à coups de vastes incendies comme en Amazonie), l'exposition nous rappelle que l'arbre est un semblable, que nous devons respecter, écouter, et même soigner. Sa longévité et sa force tranquille devraient pourtant nous inciter naturellement à l'humilité... Car l'arbre n'est-il pas, finalement, le meilleur ami de l'Homme? Pour en juger, rendez-vous à la Fondation Cartier!

Nous les Arbres

Fondation Cartier pour l'art contemporain
261 boulevard Raspail , 75014 Paris

Du vendredi 12 juillet 2019 au dimanche 5 janvier 2020

payant
évènement terminé