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Coquetterie et coups de fusil au Musée de l'Armée
"Plus on se croit beau, mieux on se bat..." disait le poète, ici le Général François du Barail. Une maxime qui résume de façon limpide le propos de l'expo "Les canons de l'élégance": on y découvre des soldats et des officiers depuis toujours soucieux de leur apparence, bien loin de la virilité excessive d'ordinaire associée à la chose militaire...
Tunique de grande tenue modèle 1931 et vareuses de capitaine du 1er régiment de chasseurs à cheval, Paris, musée de l'Armée © Paris - Musée de l'Armée,

Soyons honnêtes tout de suite, le Musée de l'Armée n'est pas, a priori, notre musée de prédilection à Paris. L'exaltation des valeurs guerrières, le credo orwellien "la guerre c'est la paix" peuvent ne pas faire rêver tout le monde. Mais le musée a peu l'habitude de donner dans le prosélytisme, et l'angle original de l'exposition, qui évoque des hommes en armes assumant leur goût du faste et de l'élégance, avait de quoi intriguer. Ainsi les affaires militaires ne sont pas que stratégies machiavéliques et combats furieux sur le champ de bataille: pour asseoir légitimité et autorité, le pouvoir guerrier doit se parer d'atours symboliques, qui ont inspiré aux artistes du genre des pièces parfois exceptionnelles. Petite flânerie à travers plus de 200 chefs-d’œuvre d’armurerie d’arquebuserie, d’orfèvrerie, de broderie ou de sellerie...

La distinction, mère de toute décoration

Depuis que les guerres existent, c'est ce qu'ont toujours recherché les militaires, où qu'ils combattent dans le monde, qu'ils soient des gradés habitués des salons feutrés ou des soldats enlisés dans les tranchées: se distinguer des civils en affichant leur fierté d'en être, telle est la source de leur attachement intemporel à la beauté, à la qualité et à la richesse de leurs parures et de leurs armes. Ensuite, se distinguer du tout venant des modestes "hommes de rang" pour les officiers, qui peuvent parfois être un peu timides pour hausser la voix. Se distinguer, enfin, au sein de corps en apparence homogènes, avec une infinie déclinaison d'ors et de broderies, principalement sur les uniformes censés signifier d'un coup d’œil la position hiérarchique de chacun. La notion d'élégance chez les militaires, ce n'est donc pas seulement le prestige de l'uniforme, ce sont aussi les armes, les équipements, les insignes... Tout ce qui fait que l'on se sentira beau sur le champ de bataille, ou en représentation officielle.  

Bourguignotte de « l’ensemble à la chimère », Paris, musée de l'Armée

L'exposition ne s’intéresse toutefois pas uniquement au rôle distinctif de ces armes et uniformes, mais aussi à la perfection de leur confection. Certaines sections sont consacrées aux matériaux et techniques utilisés: métal, broderie, émail… Les objets y sont sélectionnés pour leurs qualités esthétiques, servies par le talent des artisans qui les ont réalisés, les métiers de l’élégance militaire perpétuant, encore aujourd’hui, des savoir-faire rares.

Evidemment, selon sa position hiérarchique, on sera plus ou moins richement doté par l'institution. Par leur éclat, leur taille, la préciosité de leurs matériaux, les pièces portées par les militaires les plus gradés doivent en mettre plein la... pardon, doivent incarner le prestige de la fonction. Elles permettent ainsi d'affermir à la fois leur autorité sur les "simples soldats", mais aussi de figurer, car les symboles sont essentiels, leur puissance politique face au peuple, puisque le pouvoir militaire se double souvent du pouvoir politique. C'est ainsi à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, à la faveur des guerres qui recomposent l’Europe, que rois et empereurs s’affichent de plus en plus comme des chefs militaires.

 L'une des œuvres phares de l'expo est l'épée du sacre de Louis XVI (pas l'authentique, malheureusement), oeuvre d’exception décorée d'innombrables (et inestimables) pièces de la collection royale, dont l’École Boulle a été chargée de concevoir une restitution numérique. Un espace de l'exposition est par ailleurs consacré au célèbre "Bâton de Maréchal", un bâton décoré, épais et court, généralement fait de bois ou de métal (inutile de s'attarder sur la symbolique qu'y verrait une certaine branche de la psychanalyse). L'objet permet donc de distinguer en représentation officielle un officier militaire de haut rang, et s'il est magnifique, il n'a strictement aucune fonction pratique.

Épée de diamants de Louis XVI, 1784-1789, Paris musée de l'Armée

L'élégance, ciment des fraternités guerrières

On croise surtout au fil des vitrines des fusils et des pistolets au raffinement exquis, aussi travaillés et soignés que des pièces de joaillerie. Or, ivoire, pierres précieuses... Nos hommes ne se refusaient aucun luxe. Bien évidement ce type d'armes n'était pas employé par les soldats sur le champ de bataille, ni n'était même destiné à tirer de quelconques munitions. Il s'agit souvent d'artefacts non fonctionnels, conçus pour de grandes occasions ou cérémonies (un peu comme les inconfortables robes haute couture portées par les actrices sur le tapis rouge), ou bien destinés à être offerts. Les rouages des relations diplomatiques entre pays sont ainsi parfois huilées avec le don d'une belle arme, comme en témoigne le poignard offert par le général Kadhafi à Nicolas Sarkozy en 2007. Les cadeaux peuvent également servir à récompenser un officier ou un soldat méritants, après un acte d'éclat ou une campagne rondement menée, mais aussi s'offrir entre miliaires de même rang, pour se témoigner respect et amitié, marquer le souvenir d’une expérience partagée. 

Le "petit peuple" militaire est ainsi le plus souvent distingué par défaut, sans réel signe ostentatoire d'élégance, et donc littéralement sans grade. La coquetterie ou la customisation de leurs tenues leur sont interdites, mais pour ne pas les laisser complètement en reste, un vrai effort est réalisé pour donner à ces messieurs des uniformes les plus seyants possibles. On souhaite ainsi susciter une émulation entre les hommes, que Napoléon résume de la phrase "On devient l’homme de son uniforme". Sur le champ de bataille, ce n'est pas seulement à qui sera le plus fort, mais aussi à qui sera le plus élégant, une beauté dans l'effort censée donner force et courage aux combattants. Les chevaux ne sont pas épargnés, parfois harnachés de lourdes parures pas très aérodynamiques pour galoper en cas de poursuite.

Les variétés d'uniformes favorisent ainsi l'esprit de corps de militaires venus d’horizons parfois très différents, et sont censés garantir une cohésion à toute épreuve, une solidarité dans les moments les plus difficiles. Des rites se mettent en place pour marquer l’accession d’un soldat à une "famille", où l'expérience commune survivra dans le temps. Une dernière section de l'exposition montre l'aboutissement de cette tradition de la distinction, toujours elle, par le vêtement, perpétuée encore aujourd'hui. On y trouve les plus élégants costumes de gala, et surtout des pièces de haute couture dessinées par Jean Paul Gautier, Raf Simmons ou Dries Van Noten, inspirées de l'esthétique militaire. On trouve aussi à proximité tout un espace réservé aux "trucs en plume" et aux panaches, dont le volume est parfois stupéfiant, afin on le suppose d'impressionner l'ennemi.

L'exposition propose donc une approche singulière, et surprend en révélant le rôle finalement méconnu de l'élégance dans toutes les facettes de la chose militaire. Elle pourra séduire tant les passionné.e.s de guerre que les plus curieux et curieuses, qui y découvriront d'une part de splendides œuvres d'art, mais aussi des hommes qui entretiennent, derrière une culture guerrière et virile évidente, un authentique goût de l'apparat et de la coquetterie, qui nous les rend, finalement, un peu plus humains...

Les Canons de l'élégance

Musée de l'Armée
129 rue de Grenelle, 75007 PARIS

Du jeudi 10 octobre 2019 au dimanche 26 janvier 2020

payant
évènement terminé