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A quoi pensent les robots en notre absence?
Le 104 accueille jusqu'en février "Jusqu'ici tout va bien?", une expo unique en son genre qui nous immerge dans un monde déserté par les êtres humains, et où les robots auraient été laissés à leur sort... Un prétexte savant pour exposer des installations originales et accessibles, tels des vestiges archéologiques d'un présent parallèle au nôtre...
Co(AI)xistence

"Considérés comme des post-humains ou des êtres du futur, les spectateurs viennent visiter un musée abandonné depuis l’an 2019, après la disparition du genre humain… " Tel est le pitch de l'exposition, qui est donc moins une expérience de science-fiction qu'une réflexion sur notre présent, représenté sous la forme d'une réalité alternative où l'Homme aurait été effacé du décor, et où seules ses créations robotisées lui auraient survécu. Salle après salle, on découvre ainsi des œuvres numériques, synthétiques, robotiques, qui vivent leur vie en totale autonomie, que leurs réflexes soient conditionnés par des algorithmes implacables, ou qu'ils réinventent leur comportement en permanence grâce à une intelligence artificielle sophistiquée. Les raisons de la disparition de l'Homme restent ici volontairement mystérieuses (catastrophe climatique? Éradication par les machines?), et l'on entre comme par effraction sur le territoire des robots, qui semblent pour la plupart très bien se porter sans nous... Petit aperçu de l'exposition à travers trois installations emblématiques. 

Lasermice, de So Kanno

"Lasermice" est sans doute l'oeuvre de l'expo qui en illustre le mieux le sujet, l'abandon par les hommes des machines à leur destin. Sur un plateau au sol évoquant une piste d'auto-tamponneuses s'ébrouent en liberté soixante petits robots motorisés et coiffés d'une touffe de poils bancs. Une liberté qui n'est qu'apparente, car leurs mouvements sont bien sûr régis par un programme qui les fait tourner sur eux-mêmes, s'éviter, s'entrechoquer, ralentir, accélérer, se reposer... Autant d'actions rendues visibles à nos yeux, dans une salle plongée dans la pénombre, par les faisceaux laser dont chacun est équipé, et qui créent ainsi le réseau d'un essaim en perpétuelle évolution, dont le ballet est rythmé par le claquement électromagnétique cinglant à chaque fois qu'un rayon est émis. On se perd avec fascination dans cette oeuvre inspirée par le comportement synchrone d’insectes comme les lucioles, on dissèque les allées et venues, les variations de vitesse, les rotations et les interactions de ces bébés robots rendus presque mignons par leur aspect de petite peluche inoffensive. Une apparence qui symbolise sans doute la volonté humaine de soustraire à son regard la dangerosité potentielle de créatures à qui il donne pourtant chaque jour un peu plus d'autonomie... 

Lasermice, So Kanno_

SEER de Takayuki Todo

SEER (pour "Robot Simulateur d’Expression Emotionnelle") est une tête robotique humanoïde qui nous emmène sur le terrain du mimétisme et l'empathie robotique, du lien émotionnel qu'un être humain peut créer avec une créature anthropomorphe, en se projetant dans les yeux de cet Autre. SEER est ainsi conçu comme une sorte de miroir pour l'humain qui croise son regard: le robot dispose d’une caméra qui perçoit le visage qui lui fait face, l’analyse puis lui répond par sa propre expression, par exemple en inclinant la tête ou en bougeant les yeux, les paupières et les sourcils, l’intensité des mouvements augmentant à mesure que la personne s’approche. Au-delà de la prouesse technologique, l'oeuvre de Takayuki Todo captive et déroute: si les traits et les expressions de SEER ont quelque chose d'enfantin, d'attendrissant et même de réconfortant, son imitation (même rudimentaire) de l'être humain nous fait toucher du doigt la fameuse "Vallée de l'étrange", ce seuil où le réalisme du robot devient tel que l'humain, après avoir noué un lien émotionnel avec celui-ci, en vient à le rejeter...

Takayuki Todo - SEER - Visuel expo 104

Out of Power Tower de Krištof Kintera

Trônant en majesté sous la halle, "Out of Power Tower" est une sculpture monumentale, entièrement composée de piles usagées. Elle évoque visuellement une mégalopole faite d'innombrables excroissances verticales, comme autant de gratte-ciel mutants et interminables, ou encore un magma de graphiques de performance rappelant la tentation de croissance permanente de nos sociétés. Sous son apparence spectaculaire, à l'esthétisme séduisant, se cachent des soubassements vénéneux: la matière toxique contenue par ces centaines de piles, difficilement recyclables, et qui comme la radioactivité nous poursuivra sans doute encore des milliers d'années. Méditation sur un présent de surconsommation en énergies et destructeur d'environnement, "Out of Power Tower" nous projette surtout dans un futur dystopique, sombre et pessimiste, qui nous attend malheureusement sans doute. Un avenir où nous ne saurons plus que faire de nos déchets et où nous serons, peut-être, obligés de bâtir des cités tentaculaires sur des montagnes de déchets...

Out of Power Tower, Kristof Kintera_

Outre la qualité intrinsèque des œuvres qu'elle donne à voir, "Jusqu'ici tout va bien" est une exposition accessible et ludique, bien loin du cliché trop répandu de l'expo d'art contemporain imbitable. Et pour vous convaincre définitivement, notez bien qu'elle sera augmentée, à partir du 13 décembre, de huit nouvelles œuvres dans un espace dédié à la vidéo et à la réalité virtuelle...

Jusqu'ici tout va bien ? Archéologies d'un monde numérique

Le CENTQUATRE - PARIS
5 rue Curial, 75019 PARIS

Du dimanche 13 octobre 2019 au dimanche 9 février 2020

payant
évènement terminé