Actualités
Regards tactiles, de l’art au bout des doigts
Transgressez la traditionnelle règle du «toucher avec les yeux» dont on a l’habitude dans l’espace muséal. Ici, vous êtes carrément prié·e·s de toucher les œuvres. C'est un voyage tactile et sensoriel qui est proposé à tou·te·s jusqu'au 15 décembre au Musée de la Vie Romantique.
Recueil des traditions de jadis et naguère (Kokon chomon juˉ) 古今著聞集

Cette initiative s’adresse principalement aux personnes non-voyantes et malvoyantes et participe de leur inclusion dans la vie culturelle, mais elle s’adresse également à toutes celles et tous ceux qui désirent appréhender des œuvres d’une manière nouvelle. 

Cette opération de sensibilisation du public s’inscrit dans le cadre de la journée internationale des personnes handicapées (3 décembre) et des 130 ans de l’association Valentin Haüy.

Un travail collaboratif

À l’origine de "Regards Tactiles", il y a tout d’abord un constat : en France, on compte 65 000 personnes aveugles et  1,3 millions de malvoyants (un chiffre en constante augmentation en raison du vieillissement de la population). Comment penser l’accès de ces personnes à l’art, la peinture, la sculpture, des arts dits « visuels » ?

À l'initiative de ce beau projet inclusif, on retrouve l'association Valentin Haüy, qui fête ses 130 ans en 2019.
Pierre Ciolfi, administrateur bénévole depuis six ans, nous en parle : « Ce n’est pas une association d’aveugles, mais une association au service des aveugles et des malvoyant·e·s ». L’objectif premier de cette association qui a des antennes dans toute la France est d’accueillir les déficient·e·s visuel·le·s : « Quand on découvre sa déficience visuelle, on ne sait pas toujours vers qui se tourner pour avoir des informations, pour être encadré. C’est pour cela que l’association a été reconnue d’utilité publique. » L’association qui compte 500 salarié·e·s (pour moitié porteur·euse·s de handicap) et 3500 bénévoles propose un accompagnement au quotidien, une médiathèque adaptée, ou encore un centre de formation notamment en kinésithérapie. Il y a quelques années, l’accessibilité culturelle pour les malvoyant·e·s est devenue un de leurs principaux combats.

Il y a environ un an, l’association s’est ainsi rapprochée de l’établissement public Paris Musées pour initier un partenariat. Chacun des 14 musées de la Ville de Paris (à l’exception du Musée de la Libération, en travaux à l’époque) a élaboré une sélection de ses œuvres les plus emblématiques.  

L’architecte honoraire Rémy Closset, bénévole à l’association, a joué un rôle très important dans la création de cette installation puisque c’est lui qui a modélisé toutes les œuvres. Il adapte ainsi les œuvres et dans le cas des peintures, rend possible le passage de la 2D à la 3D. Après plus d’une centaine d’heures de ce travail d’interprétation, une technique dite de « fraisage numérique » permet de donner naissance à la version 3D d’un tableau. « J’offre mes services bénévolement car au vu des contraintes techniques et budgétaires, sans bénévolat ça n’existerait pas». On retrouve les modélisations 3D de Rémy Closset dans près de 17 musées en France.

Une EXPÉRIENCE POUR TOU·TE·S

Manuel Pereira est aveugle de naissance et découvre l’exposition. D’abord, il touche à pleines mains l’œuvre, pour en estimer les proportions, la forme générale. Puis, c’est du bout des doigts qu’il tente d’en capturer les détails. Chaque œuvre est accompagnée d’un cartel qui présente la peinture ou la sculpture d’origine, en braille et en imprimé, et d’une audiodescription à retrouver en ligne via l’application AudioSpot.
Il nous explique : « Ce qui fait toute la différence dans ce genre d’initiative, c’est la présence ou non d’une méditation humaine. Même la meilleure des audiodescriptions ne remplacera pas un binôme voyant-malvoyant. » Un médiateur est donc présent dans la salle d’exposition pour guider à la fois les visiteurs malvoyants et renseigner les voyants souvent déconcertés face à l’installation.
« J’ai particulièrement aimé "Le Portrait de Marie-Emilie Baudouin" de François Boucher et la Sainte-Geneviève ; en termes de sensibilité et de perception des détails, c’est ce qui m’a le plus parlé ».
Manuel se réjouit du développement récent de cette technologie inclusive: « Je suis non-voyant de naissance et je trouve cette initiative géniale, je n’avais aucune représentation mentale de ce que pouvait être telle ou telle œuvre dont j’entendais parler par ailleurs, et maintenant c’est possible pour moi d’y accéder, à ma manière. »
Pour les personnes en situation de handicap visuel, ces expositions d’un genre nouveau sont aussi vectrices d’inclusion sociale. Pouvoir discuter autour d’une œuvre et fréquenter les mêmes lieux culturels que les voyant·e·s favorisent le lien social.

Pour le visiteur qui voit, l’expérience est évidemment différente, mais tout aussi intéressante. Il s’agit, pour la première fois bien souvent, de tenter l’expérience du toucher dans un contexte nouveau. Qu’imagine-t-on, que ressent-on, quand on touche la modélisation en 3D d’une œuvre d’art ? On découvre que le toucher est un sens qui se travaille, se peaufine. « Je suis complètement perdue: quand je ferme les yeux, je suis incapable de savoir ce que je touche », me confie, perplexe, une jeune femme qui s’adonne elle aussi à l’exercice pour la première fois. Un moment ludique et instructif à la fois.

Une fois l’exposition terminée, chacune des œuvres adaptées ira rejoindre l’un des 14 musées de la ville de Paris où se trouve sa version originale, permettant ainsi de pérenniser cette initiative inclusive.

Paris Musées s’engage tout au long de l’année pour l’inclusion des personnes en situation de handicap, en formant par exemple des agents capables de guider les malvoyant·e·s ou en proposant de plus en plus de visites audio-descriptives dans ses musées.

Il ne vous reste plus que quelques jours pour tenter l’expérience « Regards Tactiles », une formidable porte d’entrée vers la question de l'inclusivité de l'art.


Exposition "Regards tactiles" au musée de la Vie romantique

Musée de la Vie romantique, Hôtel Scheffer-Renan
16 rue Chaptal, 75009 Paris

Du mardi 3 décembre 2019 au dimanche 15 décembre 2019

gratuit
évènement terminé